Fins du monde et des temps
Je trouve cet univers fantastique, extraordinaire, au-delà de toutes ses imperfections. Il y a tant de merveilles en lui, de l'infiniment petit jusqu'à l'infiniment grand, en passant par nous, tous les êtres vivants, qui sommes comme au milieu entre ces deux extrêmes, comme le fruit le plus abouti, le plus complexe.
Un des points communs aux trois "grands" monothéismes — judaïsme, christianisme, islam — est la croyance en une fin des temps ou fin de ce monde, ce qui sera alors aussi l'inauguration d'un monde nouveau. De plus, pour chacun des trois, ce "grand passage" se fera suite à la venue d'un personnage plus ou moins énigmatique, dont on ne sait trop si c'est un homme ou pas : le messie pour le judaïsme, le mahdi pour l'islam. Sur ce point, le christianisme présente une variante : puisque pour lui ce messie est déjà venu, c'est désormais son retour qui est attendu. Mais l'islam est en partie dans le même cas, puisque pour certains le mahdi pourrait être Mahomet de retour sur terre, ou même Jésus...
Dans le judaïsme, ce monde nouveau et ces temps nouveaux, auxquels le messie introduira ceux qui en seront dignes, sont appelés le royaume ou le règne de Dieu. On voit dans ce texte du jour de Luc la scission opérée par le christianisme entre les deux concepts, celui du règne de Dieu et celui de la fin des temps et du monde : aux pharisiens qui l'interrogent, Jésus parle d'un règne de Dieu qui est déjà présent en chacun de nous ; ce n'est donc pas un événement ponctuel, une révolution, à attendre dans un futur plus ou moins proche ou éloigné, mais c'est une réalité déjà commencée, dont nous sommes invités à prendre conscience, et qu'il s'agit de faire grandir en nous. C'est une disposition intérieure.
Et puis à ses disciples, Jésus parle ensuite du "jour du fils de l'homme", dont il leur dit qu'ils le désireront et devront l'attendre longtemps ; ceci ressemble exactement à l'attente du messie, mais donc désormais dissociée de la notion du règne, bien que ce sera quand même le marqueur de l'instauration définitive, pleine et entière, de ce règne. Cette distinction entre le règne et ce "jour du fils de l'homme" était donc nécessaire dans la mesure où Jésus avait été identifié au messie, et que visiblement même sa résurrection n'avait pas inauguré le nouveau monde, les temps nouveaux. Mais au-delà de cette "variante" introduite par le christianisme dans le schéma initial du judaïsme, reste qu'on peut s'interroger : que signifie cette idée d'une fin des temps ?
Il me semble qu'il y a là une sorte d'insatisfaction radicale, et finalement d'un refus, d'un rejet, de ma condition humaine, et particulièrement de ma mortalité. Il me semble que, si je n'ai pas peur de mourir, pas peur de disparaître radicalement, définitivement, si ma survie individuelle, personnelle, ne m'apparaît pas comme une nécessité, alors cette idée d'un monde nouveau et de temps nouveaux perd de sa raison d'être. Or cette peur de mourir, peur de disparaître, ne vient que de ce que je me fais une idée erronée, excessive, de mon importance personnelle. Certes, j'espère bien que ma vie, mon histoire personnelle, aura pu contribuer, à sa modeste mesure, si peu que ce soit, à l'aventure de cet univers. Mais pas plus.
Ce qui m'importe, dans le fond, c'est que je trouve cet univers fantastique, extraordinaire, au-delà de toutes ses imperfections. Il y a tant de merveilles en lui, de l'infiniment petit jusqu'à l'infiniment grand, en passant par nous, tous les êtres vivants, qui sommes comme au milieu entre ces deux extrêmes, et comme en même temps le fruit le plus abouti, le plus complexe. Et c'est cela que je trouve donc le plus important, cette aventure-là, collective, commune, dont je doute qu'elle puisse s'arrêter un jour, et dont je ne saurais dire vers quoi elle va, mais qui le saurait ? personne, je crois, et peu importe, ce sera forcément beau et bon.
Par contre, ce qui me semble évident aussi, c'est que c'est notre refus de relativiser notre importance personnelle, individuelle, ce besoin de nous croire plus important que quoi et qui que ce soit d'autre, en somme notre égocentrisme invétéré, qui est la cause de tous les maux dont nous, les êtres humains, affligeons cet univers. Là est le seul et vrai problème de ce monde-ci, de ces temps-ci...
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Maintenant, ayant été interrogé par les pharisiens :
« Quand vient le règne de Dieu ? »,
il leur répondit et dit :
« Le règne de Dieu ne vient pas
avec des signes dans le ciel,
ni on ne ne dira :
"Voyez ici !" ou : "Là !",
car voici : le règne de Dieu est en vous. »
Puis il dit aux disciples :
« Viendront des jours où vous désirerez
voir un seul des jours du fils de l'homme,
et vous ne verrez pas,
et on vous dira :
"Voyez là !", "Voyez ici !",
n'y allez pas ni ne les suivez !
car comme l'éclair fulgurant
resplendit d'un point sous le ciel
à un point sous le ciel,
ainsi sera le fils de l'homme en son jour,
mais d'abord il va beaucoup souffrir
et être rejeté par cette génération. »
(Luc 17, 20-25)
