Partage d'évangile quotidien
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Vous avez reçu une invitation

Mar. 7 Novembre 2023

À quoi ont servi tous ses prophètes envoyés régulièrement à Israël pour qu'il se reprenne, qu'il revienne dans le bon chemin, mais qui ont été systématiquement mal reçus ?

Encore un mashal sur l'endurcissement de cœur d'Israël. L'entrée dans le royaume est souvent comparée à un repas. Les convives de ce repas, ceux qui avaient été prévus initialement, représentent ici les "élites" autoproclamées de ce peuple avec lequel YHWH est censé avoir passé une alliance exclusive. Mais, le moment venu, voici que ces invités se mettent tous à se récuser, sous prétexte d'occupations beaucoup plus urgentes ; c'est qu'ils ont leurs propres affaires à gérer, quand même : ils ont ainsi au choix, soit une terre à eux dont s'enorgueillir, soit du travail à faire pour qu'elle rapporte, soit encore une descendance à engendrer, et on pourrait certainement ajouter de nombreux autres soucis bien terre-à-terre à ceux-ci !

Alors celui qui donne ce repas envoie chercher d'autres invités. Ici, chez Luc, il procède en deux temps. En premier, il envoie chercher sur les places et dans les rues de "la ville". Cette ville représente Israël, le peuple élu, mais ce ne sont plus cette fois les élites qui sont invitées, ce sont "les pauvres, les estropiés, les aveugles, les boiteux", tous ceux que ces élites désignent parfois sous le vocable péjoratif du "peuple de la terre" (les bouseux), tous ceux que ces élites considèrent avec mépris comme étant des pécheurs, parce que si on est pauvre ou malade ou handicapé, ce serait par punition de Dieu pour des fautes commises, ce serait par malédiction divine, tandis que la richesse et les honneurs seraient une récompense de Dieu pour nos mérites.

Et dans un second temps sont invités ceux qui se trouvent "sur les chemins et aux clôtures", autrement dit à la campagne, hors de la ville, et cette fois ce sont donc les nations, les goyim, les étrangers, ceux qui ne font pas partie du peuple élu. Dans certains passages des évangiles, par exemple quand il est question des premiers qui seront derniers et inversement, il est juste prédit que ceux-là qui se croient les préférés parmi les préférés se rendront compte qu'il n'en est rien, et seront même les derniers à entrer dans le royaume, mais ils y rentreront quand même... Ici, Luc est plus abrupt, plus tranchant, plus extrémiste (ce qui ne lui ressemble pourtant pas) : "aucun de ceux qui avaient été invités" ne prendra part à ce repas, pas même une miette. En général, c'est plutôt Matthieu qui parle "des pleurs et grincements de dents"...

Dans sa version parallèle de ce même mashal, Matthieu (22, 1-10) justement, fait procéder comme Luc à plusieurs envois d'invitations, mais ce sont des envois de plusieurs serviteurs et aux mêmes invités, et ces serviteurs se font maltraiter, jusqu'à même être tués. L'allusion est alors claire : ces serviteurs représentent les prophètes envoyés régulièrement à Israël pour qu'il se reprenne, qu'il revienne dans le bon chemin, mais qui sont systématiquement mal reçus. En n'envoyant qu'un seul serviteur, Luc semble alors faire allusion à Jésus seul, Jésus l'envoyé de façon privilégiée auprès des petits, des pauvres, des malades, etc., et puis, envoyé donc aussi directement auprès des nations. Sur ce dernier point, cependant, est-ce que Luc ne rétroprojetterait pas l'évolution ultérieure du christianisme ?

On sait qu'il y a des signes indubitables que, au moins dans un premier temps, Jésus se considérait, comme un prophète très vraisemblablement, mais envoyé seulement auprès d'Israël : sa mission ne concernait que le peuple dans lequel il était né. Mais il est non moins indubitable que ce thème du peuple élu (ou au moins de ses élites) indigne de son élection, rebelle à l'alliance passée par son Dieu avec lui, traverse aussi tous les évangiles, et ce, surtout, sous plusieurs formes, au moyen de plusieurs images, ce qui tend à faire penser que cette ouverture vers une universalité remonte bien à Jésus lui-même, qu'elle n'est pas une pure invention abusive du christianisme naissant, qu'elle n'est pas une trahison pure et simple de son fondateur.

Le doute reste cependant permis, mais, quoi qu'il en soit, aujourd'hui, après deux mille ans d'évolution culturelle, comment croire encore en une notion de divinité ayant des préférences exclusives ? d'un "Dieu" qui aurait choisi un seul peuple comme étant son chouchou ? tout en ne bougeant jamais le moindre petit doigt quand ce peuple est en butte aux persécutions même les plus extrêmes ? et d'une manière générale, comment croire en un Dieu qui pourrait agir pour empêcher les hommes de commettre quelque infamie que ce soit, ni même pour les protéger de quoi que ce soit, alors qu'on voit bien que rien de tel ne se produit jamais...? Il semble bien que, s'il reste une place pour une notion du divin, c'est sous la seule forme d'une incitation au bien, à laquelle chacun.e est invité.e, et seulement invité.e, sans aucune coercition. Qu'on appelle cette incitation "Dieu", ou de n'importe quelle autre manière, étant, d'ailleurs, secondaire...

 

 

Alors, ayant entendu cela, un des commensaux
    lui dit :
« Heureux qui mangera du pain
    dans le royaume de Dieu ! »,
    mais il lui dit :

« Un homme faisait un grand souper
    et invita beaucoup de monde,
et il envoya son serviteur,
    à l'heure du souper, dire aux invités :
"Venez ! car maintenant c'est prêt. ",
mais ils commencèrent, tous ensemble, à s'excuser :

    Le premier lui dit :
"J'ai acheté un champ
    et je suis obligé de sortir le voir,
je te prie, tiens-moi pour excusé !"
    et un autre dit :
"J'ai acheté des attelages de bœufs, cinq,
    et je vais les essayer,
je te prie, tiens-moi pour excusé !"
    et un autre dit :
"J'ai marié femme
    et pour cette raison je ne peux venir."
et, étant revenu, le serviteur
    rapporta cela à son seigneur.

Alors, en colère,
    le maître de maison dit à son serviteur :
"Sors vite sur les places et les rues de la ville,
    et les pauvres et les estropiés et les aveugles et les boiteux,
fais-les entrer ici !",
    puis le serviteur lui dit :
" Seigneur !  ça a été fait ce que tu as commandé
    et il y a encore de la place. "
    alors le seigneur dit au serviteur :
    "Sors sur les chemins et aux clôtures
et force à entrer !
    afin que soit rempli mon logis,
car je vous dis
qu'aucun des hommes, ceux qui avaient été invités,
    ne goûtera de mon souper !" »

(Luc 14, 15-24)