Le tout de ce que je suis
Se nier soi-même ! renoncer à soi-même, mépriser, rejeter, son âme, son être ! Toute la névrose, voire la schizophrénie, chrétienne ? ou pour le moins une forme de masochisme profondément malsain ? Ce qui est certain, c'est qu'effectivement ces mots mal compris sont à l'origine de tels excès. Surtout, ainsi appuyés sur ce qui va arriver à Jésus, sur la façon dont sa vie va se finir, on a là tous les ingrédients pour une imitation morbide, mais erronée, du héros.
Il faut, pour comprendre réellement ce dont il s'agit, replacer tout ceci dans le cadre qui est le sien, celui de l'anthropologie biblique, celui qui veut que nous ne soyons pas seulement corps et âme, mais encore esprit. Ces trois dimensions étant indissociables dans notre être vivant, elles ne sont cependant pas équivalentes. Le corps n'est vivant que parce qu'animé par l'âme, et c'est d'ailleurs cet ensemble, corps psychisé ou âme incarnée, qui est désigné dans les expressions "sauver sa vie" ou "perdre sa vie". Or, pour que cet ensemble corps-âme puisse être perdu, il faut bien qu'il y ait un troisième terme qui le perde...
C'est de ce troisième pôle, l'esprit, qu'il est donc question dans tout ce passage. Se nier soi-même, renoncer à soi-même, mépriser ou rejeter son âme ou son être, ce n'est pas à strictement parler les tenir pour parfaitement inutiles, mais plutôt les remettre à leur place : ils ne sont pas l'essentiel de notre être véritable ; ils sont ce que nous tenons spontanément pour le tout de ce que nous sommes, mais c'est une erreur, il y a beaucoup plus que cela en chacun.e de nous, il y a l'esprit, qui est en fait la présence de l'Esprit, la présence immanente de la transcendance.
Telle est, en tout cas, l'histoire que raconte un des textes certainement les plus anciens de la Torah (Bereshit - Genèse 2, 4s), celui de la création de l'être humain : YHWH modela l'être humain à partir de la poussière du sol — le "corps" —, puis il souffla dans ses narines son souffle — l'"esprit" —, et l'être humain devint une "âme" vivante. Les trois — corps, âme et esprit — forment donc un tout indissociable, du moins tant que nous sommes vivants.
On peut noter que les animaux aussi sont dits, dans le même récit, être des âmes vivantes, mais eux ne sont pas en outre esprit. Ils ont été eux aussi modelés à partir de la terre, mais YHWH n'a pas soufflé dans leurs narines, on ne sait donc pas comment l'âme leur est venue... mais quoi qu'il en soit, l'immanence de l'Esprit en nous est donc ce qui nous différencie d'eux. D'où l'importance de ne pas m'identifier à mon seul corps vivant, à mon seul psychisme, à cette personnalité dont je suis si fier, mais qui n'est pas, loin de là et au contraire, le tout de ce que je suis.
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et il a dit aux disciples
« le fils de l'homme va beaucoup souffrir
et être rejeté
par les anciens et les prêtres et les scribes
et être tué
et le troisième jour être réveillé »
mais il disait à tous
« si quelqu'un désire venir derrière moi,
qu'il se nie lui-même
et qu'il porte sa croix chaque jour
et qu'il me suive !
en effet qui désire sauver sa vie
la perdra
mais qui aura perdu sa vie
pour moi
celui-là la sauvera
en effet quel bénéfice a un homme
qui a gagné le monde entier
mais qui s'est perdu ou détruit lui-même ? »
(Luc 9, 22-25)
