Et dans l'éternité qui vient
Il n'y a personne qui ait laissé maison ou frères ou sœurs ou mère ou père ou enfants ou champs sans recevoir : maintenant en ce temps-ci au centuple maisons et frères et sœurs et mères et enfants et champs, et dans l'éternité qui vient...
Bien, admettons que nous ayons assimilé la leçon d'hier : les richesses, c'est pas bien, en tout cas c'est pas bien si on veut entrer dans le Royaume, parce que ça nous encombre, il faut être souple et agile pour dépasser ce monde-ci, pour aller au-delà. Et maintenant, nous avons entendu la leçon, nous nous y sommes conformés, nous avons même tout laissé, tout abandonné derrière nous — conjoint, enfants, parents, maisons, champs —, et après : qu'est-ce qu'il y a après ? c'est quoi exactement ce Royaume ?
La première réponse donnée ici n'est pas sans intérêt. Elle ne parle pas encore du Royaume en lui-même, elle parle seulement de ce que pourrait être cette vie-ci, de ce qu'elle peut être, de ce qu'elle a été pour les premières communautés chrétiennes, de qu'elle est pour d'autres communautés au long des âges : cent "conjoints", cent "enfants", cent "parents", cent "maisons", cent "champs". Effectivement, dans la vie communautaire, où tout est mis en commun, comme le faisaient les premiers chrétiens (il est vrai que eux, c'est parce qu'ils croyaient que la fin des temps était très proche, imminente, et ne se souciaient donc plus de posséder quoi que ce soit), mais aussi dans toute vie communautaire au long des siècles, il n'y a plus cet accaparement, cette privatisation, d'une partie du monde pour son usage personnel exclusif.
D'un côté, il se peut cependant que cette privatisation, qui n'est plus individuelle, se fasse par contre au niveau communautaire, instaurant une séparation à un autre niveau, entre "nous" et le reste du monde. D'un autre côté, il n'est pas nécessaire non plus de faire partie formellement d'une communauté, d'un groupe, défini, pour se sentir solidaire de toute l'humanité, pour se sentir responsable du bien-être des aînés de notre entourage, de l'éducation des enfants de notre entourage, du bonheur de tous et chacune et chacun, et partager généreusement les biens dont nous pouvons disposer.
Ceci, donc, n'est cependant pas encore le Royaume au sens plein et entier, bien qu'il en soit déjà comme un signe, une annonce. Il faut être attentifs ici aux deux notions temporelles qui sont évoquées : ce temps-ci, d'une part, et l'éternité qui vient, d'autre-part. Le premier mot, en grec "kairos", a un sens qui peut aller d'un instant ou un moment jusqu'à toute division finie de temps, jours, saisons, années, etc., tandis que le second mot, en grec "aion", désigne plutôt une "ère", autrement dit une période dont on ne connaît pas trop les limites, d'où le sens aussi d'éternité. Voilà donc le Royaume, c'est quand il n'y a plus de temps. Mais comment nous représenter l'absence de temps ?
Forcément, nous avons tendance à partir du modèle que nous connaissons, la vie dans le temps, et à nous imaginer qu'elle se prolonge et se continue indéfiniment, et on pense alors à un banquet éternel, ou à soixante douze houris, et toutes autres sortes de projections de ce monde-ci, même moins terre-à-terre que celles-ci. Mais il est douteux que telle soit effectivement et concrètement l'éternité. Celle-ci n'est justement pas un temps allongé à l'infini et dans lequel pourrait prendre place un nombre incalculable d'événements jouissifs aussi subtile puisse être cette jouissance. L'absence de temps n'est pas un temps infini, mais précisément l'absence d'événements, car s'il y a événement, il y a inéluctablement division du temps.
Et qui dit absence de temps, dit aussi automatiquement absence d'espace, donc absence de diversité des objets, et partant absence de diversité des ...sujets, des personnes, des ego, des moi.
Ceci me rappelle alors ce que j'avais entendu une fois dans une réunion d'un petit groupe, un brave catholique se targuant d'avoir quelque compréhension des métaphysiques orientales (hindouisme, bouddhisme...), et revendiquant que son espérance à lui, pour l'au-delà, n'était pas de se dissoudre dans l'Un indifférencié, et la pensée qui m'était alors venue sans y réfléchir était : c'est bien, voilà ce en quoi tu crois, mais ce qui importe, ce qui compte, n'est-ce pas ce qu'il en est effectivement, la réalité ?
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Pierre commença à lui dire
« voici, nous, nous avons tout laissé
et nous t'avons suivi »
Jésus a dit
« amen je vous dis
il n'y a personne qui ait laissé
maison
ou frères ou sœurs
ou mère ou père ou enfants
ou champs
à cause de moi et à cause de la bonne nouvelle
sans recevoir
maintenant en ce temps-ci au centuple
maisons
et frères et sœurs
et mères et enfants
et champs
avec des persécutions
et dans l'éternité qui vient
vie éternelle
car beaucoup seront
les premiers, derniers
et les derniers, premiers »
(Marc 10, 28-31)
