Jean, sans prétentions
Tel est le témoignage de Jean quand les Juifs envoient vers lui, de Jérusalem, prêtres et lévites pour le questionner : « Toi, qui es-tu ? » Il déclare, et il ne nie pas ! il déclare : « Moi, je ne suis pas le messie. » Ils le questionnent : « Quoi donc ? Toi, es-tu Élie ? » Il dit : « Je ne suis pas. » « Es-tu le prophète ? » Il répond : « Non. » Ils lui disent donc : « Qui es-tu ? Que nous donnions réponse à ceux qui nous ont donné mission : que dis-tu de toi-même ? » Il dit : « Moi ? Une voix criant dans le désert : Rendez droit le chemin du Seigneur, comme dit Isaïe le prophète. »
Des envoyés étaient des pharisiens. Ils le questionnent et lui disent : « Pourquoi donc baptises-tu, si tu n'es pas le messie, ni Élie, ni le prophète ? » Jean leur répond en disant : « Moi, je baptise en eau. Au milieu de vous se tient qui vous ne connaissez pas. Il vient derrière moi, lui dont je ne suis pas digne de délier son cordon de chaussure. »
Cela arrive à Béthanie au-delà du Jourdain où Jean baptisait.
voir aussi : Erreurs sur la personne, Incognito, Qui es-tu ?
C'est dans l'évangile de Jean que les rapports entre Jésus et Jean le baptiste semblent les plus clairs, s'articulant l'un à l'autre, comme s'il y avait toujours eu une entente sans équivoque entre les deux hommes à propos de leurs rôles respectifs. Certes, on commence assez similairement dans les quatre évangiles, avec ce "Je ne suis pas digne de délier son cordon de chaussure". Mais Jean est le seul à remettre une seconde fois le couvert. Là où, chez les synoptiques, on voit plus tard Jean le baptiste envoyer des émissaires s'inquiéter auprès de Jésus de ce qui lui semblait être des dérives dans son comportement, après qu'il ait pris son autonomie, l'évangile de Jean, pour sa part, lui fait au contraire réitérer son effacement volontaire, lorsque ses disciples viennent se plaindre de la concurrence déloyale que leur font Jésus et ses disciples. Bref, pour couper court à la concurrence réelle entre les disciples des deux clans, et qui a duré bien plus longtemps que la courte vie de Jésus, jusqu'au début du deuxième siècle en fait, le quatrième évangéliste a choisi cette solution bien plus radicale que ses prédécesseurs, celle de nier purement et simplement toute mésentente entre les deux maîtres.
Pourtant, c'est grâce à l'évangile de Jean que nous pouvons comprendre le mieux quelle a du être la réalité des débuts de Jésus. Car c'est chez lui que nous voyons clairement que les premiers disciples de Jésus étaient d'abord des disciples du Baptiste, et que, pour expliquer ce fait, la raison la plus plausible est que Jésus le fut aussi. C'est en tant que disciples de Jean que tous se sont connus, et c'est parce qu'il a d'abord été son mentor que Jean a pu se permettre d'exprimer à Jésus ses doutes sur la tournure qu'avait pris son ministère : c'était l'inquiétude du maître qui voyait son héritier se fourvoyer. Il faut dire qu'il y avait de quoi déboussoler Jean. Car, dans les débuts, Jésus est resté très proche de ce qu'il faisait quand il était disciple de Jean : c'est encore le même évangile de Jean qui nous décrit Jésus et ses disciples continuant de baptiser, après avoir pris leur indépendance, et les synoptiques, de leur côté, qui nous décrivent la toute première prédication de Jésus comme strictement semblable à celle de Jean : "Convertissez-vous, le Royaume est proche". On était encore loin, à cette époque, de "Le Royaume est au milieu de vous" ! On comprend donc que Jésus ne s'est pas démarqué d'un coup de son maître, il a commencé comme lui, menant certainement comme lui une vie austère, et portant un message austère. Puis il y a eu le changement, sans doute déclenché par les premiers signes, miracles et exorcismes, et qui ont abouti à cette réputation d'"ivrogne et glouton", qui détonnait vraiment avec ce que Jean pouvait comprendre.
Méfions-nous donc de cette belle image d'Épinal que nous avons des rapports entre le Baptiste et Jésus, et qui ne s'est forgée que progressivement, particulièrement grâce à l'évangile de Jean. On peut se poser des questions, même, sur le fameux "je ne suis pas digne de délier le cordon de sa chaussure", repris unanimement par les quatre. Cet accord, si rare, tend à signifier qu'il est authentique, que Jean l'a vraiment prononcé, sous cette forme ou sous une autre semblable. Autrement dit, que Jean ne se considérait effectivement pas comme le Messie, qu'il tenait que son rôle était au contraire de lui préparer le terrain. Mais Jean a-t-il jamais été persuadé que ce Messie devait être Jésus ? L'a-t-il pensé un temps, avant que de douter comme le disent les synoptiques ? S'était-il vraiment aventuré à une affirmation explicite, ou ne sont-ce pas plutôt les chrétiens seuls qui l'affirment ? Car, si Jean avait été aussi clair que les quatre nous le disent, comment expliquer que, lorsque Jésus a commencé son propre ministère, il n'ait été suivi que par une minorité des disciples de Jean ? cela ne semble pas très crédible. Jean aurait dit "c'est lui le Messie", mais la plupart auraient préféré rester avec le précurseur plutôt que de suivre celui dont ils étaient censés espérer de tout leur cœur la venue ?


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