et revoilà l'Esprit
« Si vous m'aimez, vous garderez mes commandements. Et moi je prierai le Père, et il vous donnera un autre Paraclet qui soit avec vous pour l'éternité, l'Esprit de vérité, que le monde ne peut recevoir parce qu'il ne le voit pas et ne le connaît pas. Vous le connaissez, vous : il demeure chez vous et il sera en vous.
« Je ne vous laisserai pas orphelins, je viens à vous. Encore un peu et le monde ne me verra plus, mais vous, vous me verrez, car je vis et vous vivrez. En ce jour-là vous connaîtrez que je suis en mon Père et vous en moi et moi en vous. Qui a mes commandements et les garde, c'est celui-là qui m'aime. Qui m'aime sera aimé de mon Père et moi je l'aimerai et me manifesterai à lui. »
Jude (pas l'Iscariote) lui dit : « Seigneur, qu'est-il arrivé pour que tu doives te manifester à nous et non au monde ? » Jésus répond et lui dit : « Qui m'aime gardera ma parole, et mon Père l'aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons demeure chez lui. Qui ne m'aime pas ne garde pas mes paroles. La parole que vous entendez n'est pas de moi, mais du Père qui m'a donné mission. Demeurant près de vous, je vous ai dit ces choses. Mais le Paraclet, l'Esprit saint à qui le Père donne mission en mon nom, celui-là vous enseignera tout : il vous rappellera tout ce que je vous ai dit. »
voir aussi : Demain ou aujourd'hui ?, Le sens caché des choses, Le troisième larron, Révélations privées, Et un et deux et trois ...
Cette fois, nous y sommes, c'est dit : l'Esprit ! L'Esprit "que le monde ne voit pas et ne connaît pas" nous rappelle l'entretien avec Nicodème. Le "monde", c'est effectivement le monde de ce qui, alors, avait été appelé la chair, la condition humaine dans laquelle nous naissons tous, et nous devons bien constater que, dans ce monde, sauf exception, nous ignorons tout de l'Esprit. Nous pouvons en avoir quelques pressentiments au travers des religions qui nous en parlent, nous pouvons croire en lui, ce n'est pas encore la même chose que de le "connaître" au sens qu'a ce mot dans le vocabulaire biblique, qui est une connaissance résultant de l'expérience personnelle, et non, seulement, "théorique". La connaissance de l'Esprit passe par une naissance. De ce point de vue, l'évangile anticipe un peu ici en faisant dire par Jésus aux disciples "vous le connaissez", puisque ceci ne sera vrai à strictement parler qu'après la résurrection, lorsque Jésus "soufflera" sur eux (Jean 20, 22). Cependant ils n'en sont vraiment pas loin, si on prend en compte leur supposé désir vital de le "recevoir".
C'est en tout cas ce qu'on peut comprendre dans la phrase, ainsi mieux traduite : "Mais vous le connaissez car il demeure près de vous et sera en vous". Les disciples sont très proches : l'Esprit est dit "demeurer, résider, rester, vivre" près d'eux. La réalité est que l'Esprit, lui, est toujours ainsi, tout proche de nous (il est même en nous !), et que c'est nous qui en sommes plus ou moins éloignés, plus ou moins proches d'en prendre conscience, de naître à sa connaissance. Mais nous sommes dans le langage de l'évangile qui préfère maintenant parler de venue de l'Esprit, comme s'il venait de l'extérieur, et donc, en disant qu'il est tout proche, c'est la même chose que de dire que les disciples sont tout prêts de la naissance. On pourrait dire, en somme, que le travail de l'accouchement est commencé : c'est ce qu'ils vont vivre au travers de la mort prochaine de Jésus, qui va être une mort pour eux aussi, la résurrection de Jésus étant alors en même temps leur naissance à l'Esprit. À ce moment-là, ils pourront dire, en conscience, que l'Esprit est en eux, mais dès maintenant ce processus est enclenché de manière irréversible.
Toujours en anticipation de cet événement, nous avons aussi un nouveau langage sur le Père qui est en train de se développer. Alors que depuis le début de l'évangile Jésus était plutôt présenté comme le point de passage obligé entre les disciples et le Père, nous commençons de voir mentionnées des relations directes entre le Père et les disciples. Jésus reste très présent, bien sûr, mais d'une manière un peu différente. Jusqu'à présent, ce qui nous avait été dit de plus fort comme relation directe possible du Père aux disciples était : qui me sert "le Père l'honorera" (Jean 12, 26). Aujourd'hui, à deux reprises, il est maintenant question d'amour : qui m'aime "sera aimé de mon Père (...), mon Père l'aimera". Cette affirmation sera reprise encore plus solennellement (16, 27) dans la suite de ce discours du jeudi soir, en même temps qu'une autre concernant cette fois la relation du point de vue des disciples, affirmant que désormais ce sera au Père lui-même que les disciples adresseront leurs prières (16, 26), et non plus à Jésus. Il est donc annoncé, même si pour l'instant ce n'est encore qu'une première approche, qu'avec la venue de l'Esprit les disciples entreront dans une relation au Père exactement semblable à celle de Jésus à ce même Père, ce que résumera la formule employée à la résurrection : je monte vers "mon Père et votre Père et mon Dieu et votre Dieu" (20, 17).
L'intervention de Jude nous fait mesurer d'un coup toute la distance qui a été parcourue par l'évangile de Jean par rapport aux synoptiques. Sa question nous rappelle, en effet, que les espérances messianiques, au temps de Jésus, portaient sur un Royaume collectif, destiné à tout le peuple élu qui allait, entre autres, retrouver sa souveraineté territoriale, et au-delà à l'ensemble des nations qui reconnaîtraient enfin que le Dieu des juifs était le seul vrai Dieu ; telle était la "manifestation au monde" attendue du Messie. Nous ne pouvons pas présumer qu'il y ait réellement eu une intervention de Jude, mais elle nous indique au moins que, même à l'époque où l'évangéliste a écrit, cette attente traditionnelle était encore prégnante (que ce soit dans le christianisme synoptique ou dans le judaïsme), et qu'il a estimé nécessaire de l'évoquer, pour bien s'en démarquer. Eh oui, pour Jean, le Royaume est une aventure entièrement spirituelle, on y entre individuellement, personnellement, par une démarche toute intérieure. Par la fidélité à la Parole incarnée par Jésus, demeurant ainsi dans le Fils et le Fils en nous (l'incarnant à notre tour), nous naissons ainsi à l'Esprit qui nous révèle le Père : tel est le "deuxième étage" de la théologie johannique dévoilé maintenant dans ce discours du jeudi soir.


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