Deux pains
Le lendemain, la foule restée de l'autre côté de la mer voit qu'il n'y a eu là qu'une seule barque... Et Jésus n'est pas rentré dans le bateau avec ses disciples, mais seuls ses disciples s'en sont allés.
D'autres bateaux étaient venus de Tibériade près du lieu où ils ont mangé le pain, – après que le Seigneur a rendu grâce. Quand la foule voit que Jésus n'est pas là, ni ses disciples, ils montent dans les bateaux et viennent à Capharnaüm chercher Jésus. Ils le trouvent de l'autre côté de la mer. Ils lui disent : « Rabbi, quand es-tu arrivé ici ? »
Jésus répond et leur dit : « Amen, amen, je vous dis : Vous me cherchez non parce que vous avez vu des signes, mais parce que vous avez mangé des pains et que vous avez été gavés. Œuvrez, non pour l'aliment qui se perd, mais pour l'aliment qui demeure en vie éternelle, celle que le fils de l'homme vous donnera : car c'est lui que le Père, Dieu, a marqué d'un sceau. » Ils lui disent donc : « Que ferons-nous pour œuvrer les œuvres de Dieu ? » Jésus répond et leur dit : « Telle est l'œuvre de Dieu : que vous croyiez en celui qu'il a envoyé. »
voir aussi : Les œuvres de Dieu, Ce qui fait courir les foules, Déchiffrage laborieux, L'homme insaisissable, Gelée royale
Scène de transition : après la brouille due aux divergences de vue sur le Royaume, les disciples, qui s'apprêtaient à jeter l'éponge et regagner leurs pénates, ont été en quelque sorte repêchés par Jésus, cueillis in extremis à leur arrivée sur le rivage de Capharnaüm. La foule, elle, c'est l'inverse ; elle n'a pas du tout l'intention de laisser tomber maintenant qu'elle a trouvé son homme providentiel, c'est elle qui le poursuit de ses assiduités. Aux disciples qui avaient cru que Jésus les avait reniés, il lui a suffi de dire "Je suis, ne craignez plus !", et hop, c'était reparti ; pas de questions, pas d'explications, tout baigne. Il est vrai que Jean ne nous a pas dit clairement comment les disciples avaient réagi à la multiplication des pains, s'ils avaient fait chorus avec la foule qui voulait s'emparer de Jésus pour le mettre sur le trône, ou pas, et il ne nous a pas parlé non plus, comme les synoptiques, d'un Jésus forçant les disciples à repartir, contre leur gré. On peut, chez Jean, imaginer des disciples qui sont juste contents que Jésus les ait repris avec lui, ne se posant pas plus de questions sur le pourquoi de leur abandon auparavant. Pour ce qui est de la foule, c'est bien sûr une autre paire de manches ; elle, elle a une quantité de questions à poser, elle ne s'en laissera pas conter aussi facilement.
"Quand es-tu arrivé ici ?" : la question n'est pas "comment ?", la foule ne soupçonne pas nécessairement que Jésus ait fait usage de pouvoirs extraordinaires pour se rendre à Capharnaüm. C'est une question de temps : la foule sait que Jésus n'est pas reparti avec les disciples ; ce qu'elle soupçonne, c'est plutôt qu'il est parti dans l'après-midi, qu'il s'est joué d'elle, qu'il cherche à l'éviter, ce qui n'est pas faux... N'oublions pas que, en "se retirant seul", Jésus n'a pas expliqué pourquoi il le faisait ; ce n'est pas comme lorsqu'il disparaîtra face à ses contradicteurs dans les controverses à Jérusalem, ici il a juste anticipé une situation qui allait se produire. La foule ne sait pas positivement que Jésus refuse d'être son roi, elle s'interroge seulement sur cette éventualité. C'est alors à ce doute qui motive leur question — et non à la question elle-même — que Jésus répond, et nous voici partis pour un de ses plus longs discours dans l'évangile (que nous allons voir tout au long de cette semaine), qu'on appelle généralement le discours sur le pain de vie.
Ce discours, s'il va culminer sur une évocation de l'eucharistie (dont Jean ne rapportera pourtant pas l'institution lors du dernier repas), n'est cependant pas centré sur ce thème ! Le pain de vie est une image qui fait plutôt référence à Jésus en tant que Parole de Dieu, le Verbe, et c'est cette Parole qu'il nous transmet qui est considérée comme nourriture céleste, comme le dit le Deutéronome (8, 3) : "l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de tout ce qui vient de la bouche du Seigneur". Tel est donc le sens de cette première réponse donnée ici par Jésus à la foule : celle-ci est à sa poursuite dans le seul but de se nourrir de nourriture terrestre, c'est tout ce qu'elle a retenu de la multiplication des pains ; elle n'a pas vu le "signe", elle n'a pas eu l'idée que, si Jésus a pu leur donner ce pain, elle pourrait alors au moins s'intéresser à lui pour lui-même, à ce qu'il dit, et non pas seulement en tant que distributeur de bouffe gratuite. Cette foule, en ne s'intéressant qu'à la nourriture terrestre, passe à côté de ce qui est bien plus important et essentiel, la nourriture céleste que donne Jésus, son enseignement, nourriture qui peut donner la vie éternelle. Nous retrouvons, sous une formulation à peine différente, la double nature humaine exposée à Nicodème : chair et esprit. Les deux ne sont pas opposées, exclusives l'une de l'autre, mais obéissent à un ordre ; c'est bien sûr l'esprit qui est primordial.
Ce thème du pain de vie, ainsi compris, est très similaire à celui de l'eau vive, dont il est particulièrement question dans l'épisode de la Samaritaine. Dans les deux cas, il est question d'un don — eau vive ou pain de vie. Dans les deux cas, ce don provient du Père : "Si tu savais le don de Dieu" (4, 10), "c'est mon Père qui vous donne le pain venu du ciel" (6, 32). Dans les deux cas, il faut en faire la demande : "La femme lui dit : « Seigneur, donne-moi cette eau ! »" (4, 15), "Ils lui disent donc : « Seigneur, donne-nous toujours ce pain ! »" (6, 34). Dans les deux cas, bien que provenant du Père, c'est par Jésus que nous est donné ce don qui comble toute soif : "qui boira de l'eau que moi je lui donnerai n'aura plus soif pour l'éternité" (4, 14), ou toute faim : "je suis le pain de la vie, qui viendra à moi n'aura pas faim, jamais" (6, 35). Il y a cependant une petite différence entre les deux dons. Concernant l'eau, une fois celle-ci reçue, elle devient alors en nous "source d'eau jaillissant en vie éternelle" (4, 14). L'eau reçue de la source Dieu par l'intermédiaire de Jésus devient source, directement en nous. Cette idée correspond à la conception théologique de l'Esprit chez Jean, qui nous met en relation directe avec le Père, comme Jésus, et non dépendants de Jésus pour atteindre le Père. On ne trouve pas une telle idée exprimée au sujet du pain de vie.
On peut donc considérer que le pain et l'eau, symboles de la Parole et de l'Esprit, correspondent aussi à deux temps, deux périodes. Le pain, ou la Parole, est plutôt l'aliment de l'initiation, quand l'eau, ou l'Esprit, est plutôt ce qui fait vivre l'initié. On peut aussi considérer que, dans une conception tripartite de l'homme comme corps-âme-esprit, le pain s'adresse plutôt à l'âme (et indirectement au corps), la préparant à devenir capable de recevoir l'eau, c'est-à-dire à prendre conscience de son esprit, à partir de quoi c'est cet esprit qui prendra le relai, qui deviendra la source. En comprenant ainsi ces thèmes, on s'aperçoit alors que, au-delà des apparences peut-être trompeuses, ils ne sont pas compatibles avec ceux du pain et du vin. Dans ces derniers, en effet, le vin symbolise le sang, c'est-à-dire l'âme, par opposition au pain, qui ne symbolise alors que le corps, animé par cette âme. En réalité, ce n'est pas un hasard si Jean n'a pas de récit d'institution de l'eucharistie ; c'est que pour lui l'esprit est une notion centrale et clairement distincte de l'âme, ce qui ne peut pas apparaître dans le symbolisme eucharistique du pain et du vin, où le vin (et encore moins le pain, bien sûr) ne peut en aucun cas symboliser l'esprit seul. L'introduction du thème de l'eucharistie, en fin du discours sur le pain de vie, sera donc à prendre avec beaucoup de précautions.


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