Non conventionnel
Il disait aussi aux foules : « Quand vous voyez une nuée se lever à l'occident, aussitôt vous dites : "Une averse vient !" Et il arrive ainsi. Et quand souffle le vent du midi, vous dites : "Ce sera une chaleur !" Et cela arrive. Hypocrites ! La face de la terre et du ciel, vous savez la discerner ! Ce temps-ci alors, comment ne pas le discerner ?
« Pourquoi aussi, de vous-mêmes, ne pas juger ce qui est juste ? Ainsi, quand tu vas avec ton adversaire chez un chef, sur le chemin, donne un effort pour en finir avec lui, qu'il ne te traîne devant le juge, et le juge te livrera à l'exécuteur, et l'exécuteur te mettra en prison. Je te dis : tu ne sortiras de là que tu n'aies rendu jusqu'au dernier centime ! »
voir aussi : La justice des hommes, Signes des temps, Jugez-en par vous-mêmes !, Temps de crise
La première péricope d'aujourd'hui se comprend mieux si on la situe dans la période du 'printemps' galiléen et s'adressant aux adversaires de Jésus. À cette époque où tout semblait vouloir réussir, où les malades guérissaient, où les 'démons' étaient exorcisés, il était effectivement facile de reprocher aux incrédules de ne pas savoir voir que le Royaume était en train d'arriver. Ce n'était plus l'annonce de Jean Baptiste, d'un Royaume proche, mais celle d'un Royaume en cours de réalisation, avec tous les signes qui se produisaient, et ceux qui ne le voyaient pas, c'était parce qu'ils ne voulaient pas le voir. D'ailleurs, Matthieu, dans sa version parallèle (16, 2-3), dit que Jésus s'y adressait aux "pharisiens et sadducéens". Mais Luc veut nous dire autre chose. Pour lui, la leçon s'adresse à tous, et il la lie à la suivante. Il est de plus fort possible que c'est ainsi qu'elles se présentaient dans la source Q, où les deux évangélistes les ont trouvées, et que c'est Matthieu qui les a séparées et adaptées aux contextes où il les a insérées.
Supprimons juste l'apostrophe "Hypocrites !" de cette première péricope, et nous nous rendons compte qu'elle change alors complètement de tonalité, ce n'est plus un reproche, ce n'est plus une récrimination, c'est une invitation, un conseil d'ami : vous savez plus ou moins prévoir le temps météorologique, pourquoi n'apprenez-vous pas aussi à discerner le temps spirituel dans lequel vous êtes ? Et la seconde péricope est aussi dans le même état d'esprit. Nous y sommes décrit en conflit avec un de nos prochains, persuadé de notre bon droit, et donc décidé à en découdre devant le tribunal. Peu importe que ce soit nous ou l'autre qui ait décidé d'aller en justice, notre situation est la même, sûr intérieurement d'obtenir réparation, ou de ne pas être condamné. Pourtant, rien n'est gagné à l'avance. N'aurions-nous donc pas tout intérêt à faire un examen de conscience, à reconnaître que nous avons sûrement au moins en partie tort, et sur cette base d'essayer de reprendre les choses à zéro directement avec notre adversaire, de renouer le dialogue, plutôt que de nous mettre en situation de peut-être écoper de tous les torts ?
Apprendre à discerner, donc. Le discernement est un concept courant dans le domaine spirituel, mais généralement on l'entend dans un autre sens, on appelle discernement le fait de faire un choix éclairé entre plusieurs solutions. Par exemple j'ai une opportunité professionnelle, mais qui impliquera nécessairement que je sois moins disponible pour ma vie de famille : que dois-je faire ? et je vais peser, entre ma satisfaction d'un travail plus valorisant tant sur le plan personnel que financier, l'équilibre des autres membres de ma petite famille, et d'autres éléments encore. Mais le discernement dont il est question dans les textes d'aujourd'hui est d'un autre ordre, il ne s'agit pas d'évaluer des éléments qui me sont d'ores et déjà accessibles, mais d'en appréhender qui me sont inconnus, de découvrir que j'ai en moi des capacités que j'ignorais, une profondeur que je ne soupçonnais pas, et qui m'ouvrent un horizon et une liberté dont je ne pouvais pas avoir idée.
Oui, c'est une sorte d'idée fixe, avec Jésus. Comme nous le disions hier, on ne peut pas faire découvrir le Père à quelqu'un, Jésus ne peut faire franchir le pas à ses disciples, mais on peut aiguiller vers, suggérer des chemins, orienter, et c'est ce qu'il a tenté toute sa vie. Vous savez sentir quand il va faire beau ou quand il va pleuvoir, pourquoi ne sauriez-vous pas sentir aussi si Dieu est proche de vous ou pas ? Vous avez la capacité d'être honnêtes avec vous-mêmes, de sortir de votre ressentiment pour vous regarder en face-à-face et renoncer à vos prétentions. Et c'est la même chose. Ce sont des moyens pour accéder à votre réalité intime qui est Dieu, présent en vous, agissant par vous, ni plus ni moins. Ça n'a rien de sorcier, dans le fond, c'est une question de point de vue. Ça peut être long, bien sûr, il faut savoir persévérer, mais intelligemment aussi, avec discernement (!) encore que...


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