L'enfance de l'art
Jésus était dans une ville quand survint un homme couvert de lèpre ; celui-ci, en voyant Jésus, tomba la face contre terre et lui demanda : « Seigneur, si tu le veux, tu peux me purifier. »
Jésus étendit la main, le toucha et lui dit : « Je le veux, sois purifié. » A l'instant même, sa lèpre le quitta. Alors Jésus lui ordonna de ne le dire à personne : « Va plutôt te montrer au prêtre et donne pour ta purification ce que Moïse a prescrit ; ta guérison sera pour les gens un témoignage. »
On parlait de lui de plus en plus. De grandes foules accouraient pour l'entendre et se faire guérir de leurs maladies. Mais lui se retirait dans les endroits déserts, et il priait.
voir aussi : Pression médiatique, Purification
C'est encore un épisode symbole, une petite histoire générique. Il est plus que probable que Jésus a guéri des lépreux, comme de nombreuses autres maladies et infirmités. Mais nous sommes encore dans les tout débuts de son ministère public, et cette guérison sert surtout de défense et illustration de la méthode Jésus. C'est donc un épisode tout-à-fait plausible, mais qui ne s'est pas nécessairement déroulé à ce moment, ni forcément exactement de cette façon. Mais peu importe au fond !
Il y a d'abord le choix de la lèpre, pour cette guérison type. Ce n'est pas un hasard. La lèpre était à l'époque – et malheureusement l'est encore beaucoup de nos jours – synonyme d'exclusion. Si l'histoire s'était passée dans nos temps modernes, l'évangéliste aurait pu choisir la guérison d'un malade du sida, par exemple. Il y a une dimension de peur archaïque dans le rejet des lépreux au temps de Jésus. Les malades de la lèpre étaient les seuls à être obligés de vivre éloignés de toute communauté humaine (sauf de leurs semblables). Ils étaient de vrais parias, des boucs émissaires, chargés de tous les maux, mais sans la satisfaction relative de pouvoir se dire que leur bannissement servirait au moins au rachat des péchés de la communauté. Ils étaient des morts vivants. Un lépreux, donc, pour dire que le salut qu'apporte Jésus concerne absolument tout le monde.
Il y a ensuite ce silence demandé, ne pas parler de ce qui s'est passé. On retrouve cette consigne de silence tout du long des évangiles. L'interprétation traditionnelle est qu'il était trop tôt pour révéler que Jésus était le Messie, que la société n'était pas prête à l'accepter, et d'ailleurs on voit bien ce qu'il en a résulté, Jésus a effectivement été définitivement rejeté dans la mort. C'est évidemment le point de vue de gens qui ont fait leur choix, après sa mort et sa résurrection, de lui coller ces habits sur le dos. Mais la vraie raison de Jésus était beaucoup plus impérative, beaucoup plus restrictive, que tout ça. Ce n'était pas une consigne temporaire qu'il donnait, consigne dont les évangélistes aurait eu le droit de s'affranchir après le triomphe sur la mort de leur champion ! C'est beaucoup plus simple et beaucoup plus absolu : Jésus ne veut pas – aujourd'hui encore, il ne veut pas – que l'on dise que c'est lui qui guérit.
Il y a enfin cette seconde consigne, d'aller voir un prêtre et d'offrir le sacrifice prévu dans la Loi. C'est un peu dans le même sens que le silence, et c'est quelque chose de plus encore. Jésus ne veut pas être pris pour la source de la guérison parce que, réellement, ce n'est pas lui qui guérit, c'est Dieu. Bien sûr que Jésus avait un rôle dans ces guérisons, c'était par son intermédiaire qu'elles se produisaient, et son état d'esprit, ses pensées, ses sentiments, ses gestes parfois, avaient toute leur importance, mais en tout cela c'est Dieu qui agit par lui, sur ce point, lui, est parfaitement clair. C'est ce qu'il signifie au bénéficiaire de la guérison en le renvoyant aux rites prévus pas la Torah dans de tels cas.
Seulement, voilà : nous savons bien par ailleurs à quel point Jésus avait su se libérer d'une interprétation littérale de la Torah ! Comment concilier celui qui dit que c'est le sabbat qui est fait pour l'homme et non l'homme pour le sabbat, celui qui pense que aimer Dieu et son prochain vaut mieux que tous les sacrifices, avec cette consigne de se soumettre, ici, à ces mêmes soit-disant obligations d'offrandes, c'est-à-dire justement de sacrifice ? Car il ne faut pas s'y tromper, il ne s'agissait pas, pour ce lépreux, d'aller offrir un sacrifice qui aurait été censé lui obtenir la guérison. On n'est pas dans ce genre de religion magique où, donnant-donnant, on peut contraindre la divinité à effectuer des miracles. Non, il s'agit d'un sacrifice qui est censé, après la guérison, obtenir le pardon du péché qui, dans la mentalité juive de l'époque, avait été forcément la cause de la lèpre.
Cette mentalité, selon laquelle tous les malheurs que nous pouvons subir sur terre, sont inéluctablement liés à des péchés, est absolument étrangère à Jésus. Certes, en suivant cette recommandation, le lépreux réintégrera la communauté. Mais quelle communauté ? celle des bien-pensants, des auto-justifiés, des pharisiens. La communauté des apparences, du paraître, contre laquelle justement Jésus s'est battu de toutes ses forces. Alors, il est vrai que Jésus n'avait pas pensé à tout ça dès les débuts, et il est vraisemblable que dans les premiers temps de son ministère il ait pu donner de telles consignes. Mais ce n'est certainement pas le sens général de ce qu'il a voulu faire. Cette partie de cet épisode n'est pas représentative du message de Jésus, et il est surprenant que Luc l'ait reprise telle quelle de Marc sans y faire plus attention...
Par contre, c'est un signe précieux de plus pour nous, de ce que Jésus n'a pas été un monolithe, une statue toute construite dès le début et qui n'aurait jamais varié d'un iota. Jésus est comme nous tous, il a commencé plus ou moins dans le brouillard, il a commis des erreurs d'appréciations, il ne pouvait pas tout comprendre, tout deviner, il n'avait pas la science infuse. Il a tatonné. Les conséquences de la révélation initiale qu'il eut quand il vivait auprès du Baptiste, en termes de remises en cause du système religieux en place, ne se sont fait jour en lui que progressivement. Il a fait du mieux qu'il pouvait, mais le mieux dont nous soyons capables, même lui, ne permet jamais qu'une personne seule en sauve une seule autre malgré elle.


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