À quel maître
Ils envoient vers lui certains des pharisiens et des hérodiens pour le traquer par une parole. Ils viennent lui dire : « Maître, nous savons que tu es vrai : tu ne te soucies de personne, car tu ne regardes pas à la face des hommes, mais tu enseignes selon la vérité le chemin de Dieu. Est-il permis de donner un impôt à César, ou non ? ...Donnons-nous ? ...Donnons-nous pas ? »
Il sait leur hypocrisie. il leur dit : « Pourquoi m'éprouvez-vous ? Apportez-moi un denier, que je voie. » Ils apportent. Il leur dit : « De qui, cette image ? Et l'inscription ? » Ils lui disent : « De César. » Jésus leur dit : « Ce qui est à César, rendez-le à César. Et ce qui est à Dieu, à Dieu ! » Et ils étaient très étonnés de lui.
voir aussi : La question qui fâche, Liaisons dangereuses, Fromage sans partage, Mélanges hétérodoxes
Les contradicteurs se succèdent. Après le sanhédrin, venu réclamer des comptes suite à l'esclandre avec les marchands de l'esplanade du Temple, voici "des pharisiens et des hérodiens", et d'autres vont suivre encore. Après la contestation de l'autorité religieuse, voici la question de l'autorité civile. C'est une question biaisée : le judaïsme est fondamentalement une théocratie, et tant qu'Israël a pu assurer sa suprématie sur sa terre, les rois l'ont été de droit divin. Qu'ils soient à l'époque, depuis tant de siècles, sous domination étrangère ne change rien à l'affaire, leurs espérances d'un Messie sont celles d'un "homme" providentiel qui leur rendra leur autonomie politique ; la notion de Royaume, si elle contient une dimension eschatologique et spirituelle, n'exclut pas, au contraire, une dimension aussi très terrestre, géographique : le Royaume s'instaurera dans les frontières de leur pays.
Dans ce contexte, cependant, les attitudes à avoir face à l'occupant romain varient. Certains, les sadducéens, s'en accommodent très bien, dans la mesure où Rome a une politique de non-ingérence dans les affaires strictement religieuses des peuples conquis. D'une certaine manière, les sadducéens sont très satisfaits d'une laïcité avant l'heure, qui ne gêne d'aucune manière leur florissant commerce autour du Temple. C'est une forme de pragmatisme très moderne, les affaires sont les affaires. Curieusement, beaucoup comprennent le "rendez à César ce qui est à César" de Jésus, dans ce même sens : la religion ne doit pas venir empiéter sur le profane, il n'y a aucun problème à aller à la messe ou au culte le dimanche, et le reste de la semaine à chercher à s'enrichir par quelque moyen que ce soit, que le bonhomme d'un jour ne se mêle pas du bonhomme des autres jours, et tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes. Cette interprétation est curieuse, car les sadducéens sont quand même ceux qui ont fait mourir Jésus.
Dans l'éventail des attitudes face à l'occupant, à un autre extrême par rapport aux sadducéens, on trouve les zélotes ou autres mouvements, qui prônent qu'on ne peut pas se contenter d'attendre que le Messie vienne, qu'il faut le mériter en montrant d'ores et déjà son "zèle" à faire advenir le Royaume, ce qui suppose action violente contre l'envahisseur. Cette mouvance n'est pas encore très organisée à l'époque de Jésus, et surtout n'a pas encore suffisamment d'influence sur la société, comme cela sera le cas plus tard, lorsqu'ils entraîneront tout le monde dans la "guerre juive". Cependant, il est vraisemblable qu'ils ont joué un rôle lors du rassemblement dans le désert de cinq mille hommes (la multiplication des pains), et sans doute aussi pour l'entrée "triomphale" à Jérusalem. Mais la violence n'était clairement pas la voie choisie par Jésus, qui refusa net d'être emmené à Jérusalem pour être porté sur le trône par les "cinq mille". On peut penser aussi au "qui vit par l'épée périra par l'épée" au moment de son arrestation. S'il y a une séparation de l'église et de l'état promue par Jésus, elle peut être au moins celle-ci : ne pas importer dans le champ du religieux les méthodes du politique.
Alors, qu'a voulu dire Jésus par ce "rendez à César ce qui est à César" ? en réalité, on ne peut pas le comprendre si on en fait une maxime générique, indépendante des conditions où elle a été prononcée, et notamment de la pièce précise, sur laquelle se trouvait cette effigie de César. Une telle pièce, ce n'est pas Jésus qui l'a sortie de sa poche, mais justement l'un de ces interlocuteurs qui voulaient le piéger. Mais en produisant cette pièce, c'est lui qui s'est retrouvé piégé : puisqu'elle était en sa possession, c'est qu'il avait déjà accepté de vivre dans la compromission avec le "système". Dès lors, sa question sur l'impôt n'était pas du tout celle de savoir si on devait accepter l'occupant ou non, puisqu'il a prouvé ainsi qu'il s'en accommodait. La réponse de Jésus n'est donc pas du tout une incitation à séparer sa vie en deux domaines étanches et cloisonnés, aussi légitimes l'un que l'autre, avec chacun sa logique. S'ils ne sont pas capables de vivre en-dehors du système, alors qu'ils en jouent au moins honnêtement le jeu ; ils profitent de ses avantages, qu'ils ne cherchent pas hypocritement à se soustraire aux contreparties.
Il est certain que Jésus était un idéaliste, qu'il n'avait aucun sens des réalités : on ne peut pas construire une société viable sur la base de son enseignement. C'est normal, il se situait dans une perspective de fin des temps. Il invitait effectivement à se consacrer au seul changement spirituel ; et déjà qu'il ne cherchait à promouvoir aucune institution religieuse, encore moins n'a-t-il proposé le moindre commencement de modèle politique ! Ça, c'est à nous de le gérer, d'essayer de faire en sorte que nos sociétés progressent dans le sens de la fraternité, dans la mesure où ne pouvons pas nous passer d'organisation sociale. Mais on voit qu'en tout cas on est très loin d'une incitation à mener une vie schizophrénique. En bref, on peut dire qu'il ne s'agit aucunement de sanctuariser le profane, mais tout au contraire, d'empêcher déjà que le spirituel soit contaminé par le profane (marchands du Temple), et mieux, si possible, de convertir le profane au spirituel.


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