Qui gagne perd
Il entre de nouveau dans la synagogue. Il y avait là un homme ayant la main desséchée. Ils l'épiaient : si, le sabbat, il allait le guérir ? Cela pour l'accuser.
Il dit à l'homme à la main sèche : « Dresse-toi ! Au milieu ! » Il leur dit : « Le sabbat, est-il permis, de bien faire, ou de mal faire ? de sauver une vie, ou de tuer ? » Eux se taisaient.
Il les regarde à la ronde avec colère, désolé par la dureté de leur cœur. Il dit à l'homme : « Tends la main. » Il la tend, et sa main est rétablie. Les pharisiens sortent. Aussitôt avec les hérodiens ils font conseil contre lui : comment le perdre.
voir aussi : Question de vie ou de mort, Haute surveillance, Paralysés du coeur, Coïncidences
Voilà, nous arrivons à la clé, à la raison pour laquelle, depuis cinq jours, Marc a accumulé les scènes de désaccord entre Jésus et certains de ses interlocuteurs : les pharisiens "avec les hérodiens tiennent conseil contre lui : comment le perdre". C'est là que nous nous rendons compte à quel point les évangiles ne sont pas des biographies, ne prétendent pas faire de l'histoire. Ce n'est certainement pas si tôt dans le ministère public de Jésus qu'il y a eu volonté de le faire taire. Selon le récit de Marc, nous sommes vraiment aux tout débuts de ce ministère. Il nous a parlé de foules, mais uniquement sur Capharnaüm ou aux alentours immédiats. Jésus n'a même pas encore entrepris de sillonner toute la province. Tout ceci fait qu'on ne parle certainement pas déjà de lui à Jérusalem. Or, c'est un fait certain, c'est le sanhédrin de Jérusalem, et principalement le clan des sadducéens qui dominait cet organe, qui l'a finalement condamné comme on sait. Ce ne sont sûrement pas les pharisiens de Galilée mentionnés ici, qu'on imagine de plus très mal faire une alliance avec les hérodiens.
Mais à la fin du premier siècle, les sadducéens n'existent plus ou ne comptent plus : le Temple a été détruit, et les seuls partis qui restent en présence pour revendiquer l'héritage du judaïsme sont les chrétiens et les pharisiens. C'est pour cette seule raison que les pharisiens apparaissent globalement, dans les évangiles, être les principaux adversaires de Jésus, alors que la réalité, de son vivant, a été toute autre. Ces faits sont actuellement admis par tous, mais il y a plus intéressant dans cette série de cinq épisodes de Marc. Nous avons vu hier qu'ils étaient structurés dans une progression de l'opposition à Jésus : le premier épisode étant plutôt une pierre dans le jardin des sadducéens (dans la réalité, les plus opposés à Jésus), puis le deuxième épisode ajoutant les pharisiens au nombre des mécontents possibles, le troisième complétant ensuite avec les disciples de Jean Baptiste, on en est alors arrivé au sabbat qui parachève l'unanimité dans le rejet. On ne peut alors qu'être surpris que cette progression se conclue aujourd'hui avec les seuls pharisiens comme ennemis désignés (les hérodiens ne comptent pas ici, ils étaient quantité négligeable sur l'échiquier national). Il y a quelque chose qui cloche, la logique du récit n'est pas respectée, et nous devons légitimement soupçonner que cette mention des pharisiens comme instigateurs de l'opposition à Jésus a été ajoutée ultérieurement, sur une version antérieure qui ne l'avait pas.
Difficile de dire sur quelle conclusion le récit original pouvait aboutir. Ce qui est certain, c'est que Marc nous a construit cette série de scènes de désaccords avec pour seul but de nous informer, dès les débuts de son récit, que c'est comme ça que ça se finirait, et on ne peut donc absolument pas penser que ces scènes ont effectivement eu lieu à cette période là du ministère de Jésus. Cette résistance progressive des différentes parties en présence au message de Jésus s'est effectivement grosso modo produite, mais sur une période de temps beaucoup plus longue, et il convient de plus de nuancer. L'opposition des sadducéens a vraisemblablement été quasi unanime, mais seulement à partir du moment où le mouvement provoqué par Jésus a pris suffisamment d'ampleur pour devenir une menace politique potentielle. Pour les pharisiens, il faudrait déjà distinguer entre pharisiens de Galilée et pharisiens de Judée, mais même, globalement, il est à peu près certain que leurs avis sont toujours restés partagés. Il faut bien prendre en compte, en effet, que le gros des troupes des premiers chrétiens étaient des pharisiens, ou plus ou moins affidés, et convaincus que Jésus était bien le Messie qu'ils avaient attendu. Quant aux disciples de Jean, il est bien possible qu'ils aient eu plus de mal que les pharisiens.
Si Marc a abordé les oppositions dans cet ordre, les disciples de Jean après les pharisiens, c'est surtout parce que cela correspond à l'itinéraire (spirituel) suivi par Jésus : ayant reçu sa formation religieuse par des pharisiens, il s'est ensuite tourné vers Jean, avant de se mettre à voler de ses propres ailes. On peut d'ailleurs considérer que l'enseignement de Jean était une sorte de branche du pharisaïsme, un rameau spécifique mais non contradictoire. Les pharisiens n'étaient pas des fanas du système du Temple, Jean l'a seulement exprimé plus clairement qu'eux. Et sinon, Jean avait cette conviction de la proximité imminente du Royaume, que les pharisiens ne partageaient pas nécessairement, mais on n'était là que sur une question de degrés. Les pharisiens, comme à peu près tous les juifs, mis à part les sadducéens sans doute, attendaient et espéraient aussi la venue du Royaume, c'est surtout qu'ils ne ressentaient pas, au même point que Jean, l'urgence de s'y préparer.


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