Comme en rêve
Il disait : « Ainsi est le royaume de Dieu : comme un homme qui jette la semence sur la terre. Qu'il dorme et se réveille, nuit et jour, la semence germe, se développe : comment, il ne sait pas… D'elle-même, la terre porte du fruit : d'abord herbe, puis épi, puis plein de blé dans l'épi. Quand le fruit se livre, aussitôt il envoie la faucille, parce que la moisson est là ! »
Il disait : « À quoi assimiler le royaume de Dieu ? En quelle parabole allons-nous le poser ? Comme une graine de moutarde : quand elle est semée sur terre, elle est la plus petite de toutes les semences sur la terre. Et quand elle est semée, elle monte, et devient plus grande que toutes les plantes : elle fait de grandes branches, si bien que : “sous son ombre les oiseaux du ciel peuvent faire leur nid.” »
Par beaucoup de paraboles semblables, il leur disait la parole, pour autant qu'ils pouvaient entendre. Sans parabole, il ne leur parlait pas. Mais, à part, à ses propres disciples, il expliquait tout.
voir aussi : Comme une sinécure, Pastorale bucolique, Le bien inévitable, Le Règne du vivant, Un pays de Cocagne
Deux magnifiques paraboles, qui prennent sens après ce que nous avons dit hier sur un certain premier pas à faire. La première, cependant, fait partie des très rares passages de Marc que, ni Matthieu, ni Luc, n'ont repris, ce qui signifie concrètement qu'ils ont choisi de l'écarter, et nous aurons peut-être à nous interroger sur leurs raisons. Deux paraboles, donc, qui ne peuvent bien se comprendre que dans le cadre de ce cercle vertueux qui s'enclenche à partir du moment où nous "rendons les armes", où nous acceptons que Dieu (ou Ça, qui nous dépasse) soit premier en nous. C'est précisément de ce cercle vertueux que nous parlent ces paraboles, qui nous décrivent une croissance quasi inéluctable, une croissance intrinsèque à, déjà contenue dans, cette étape initiale.
Cette confiance de base que nous avons placée en Dieu est donc comme une graine, une semence. Nous pouvons alors poursuivre notre vie ordinaire — "qu'il dorme et se réveille, nuit et jour" — cette semence va entamer la croissance pour laquelle elle est prévue. Nous n'avons effectivement pas besoin de nous préoccuper du 'mécanisme' dans ses détails, même s'il n'est pas interdit d'y réfléchir, nous constaterons en tout cas ses effets, nous verrons bien que nous évoluons, concrètement, que c'est toute notre vie qui, progressivement, va se placer dans cette même confiance initiale, jusqu'à ce que nous ne soyons entièrement que confiance. Ceci ne veut pas dire pour autant que ce sera forcément facile... C'est peut-être une impression que peut donner la parabole, et la raison pour laquelle Matthieu et Luc l'ont écartée, mais sans doute à tort. Cela pourrait être le cas, pourtant, nous pourrions effectivement passer directement à la moisson, et pour certains c'est ce qui peut arriver. Mais la parabole nous parle bien d'une croissance, d'un temps donc plus ou moins long pour arriver au terme. Certes, nous sommes à peu près assurés d'arriver un jour au terme, mais le chemin peut être varié. Quoi que nous fassions l'issue sera atteinte, mais avec éventuellement des périodes de stagnation dans la croissance, parce qu'il reste en nous des résistances dont nous n'avons pas conscience initialement et qu'il nous faut découvrir pour qu'elles puissent tomber, et d'autres périodes d'élan joyeux.
Cette confiance de base que nous avions placée en Dieu est aussi comme une graine de moutarde : extrêmement petite, et de plus noire, elle est proprement indiscernable de la terre qui la reçoit, au moment où elle est semée. Ceci rend sans doute mieux compte de l'immensité du chemin qui lui reste à parcourir... Le premier pas est à la fois tout ...et presque rien. Tout parce que tout y est déjà potentiellement, rien parce que tout ce potentiel reste à être réalisé. Et, si nous faisons l'effort de nous identifier à cette graine, nous pouvons bien imaginer, là encore, la somme d'énergies que va représenter pour elle tout ce déploiement pour "monter, devenir plus grande que toutes les plantes, faire de grandes branches". Le travail qu'ont à accomplir les autres nous semble toujours plus facile que le nôtre. Pourtant, même la croissance d'une plante ne peut s'effectuer qu'au prix d'une somme d'efforts colossaux. Et voici que tout-à-coup cette petite parabole qui nous semblait si sympathique prend un visage nettement moins avenant.
Qu'en est-il alors en réalité ? Eh bien, les deux sont vrais, en fait. En théorie, nous n'aurions rien à faire, juste à laisser faire "les choses". Ne croyons pas que, pour l'Esprit divin qui est en nous comme notre origine et notre véritable nature, il y ait quoi que ce soit qui soit difficile. La longue peine de la croissance d'une graine jusqu'à sa maturité de plante, n'est certes pas celle de l'Esprit, mais plutôt la nôtre pour l'accepter. Sauf cas exceptionnels déjà évoqués plus par scrupule qu'autre chose, pour la plupart d'entre nous le chemin semble long et difficile. Ceci est une réalité, c'est bien ainsi que nous le vivons. Et pourtant, chaque fois que nous avons la chance de franchir des étapes, nous ne pouvons que constater que toute cette difficulté n'était due qu'à notre façon de voir, à notre point de vue, erroné, de la Réalité. Oui, notre chemin ressemble beaucoup à la croisade de Don Quichotte contre les moulins à vent. Mais comment dissiper nos illusions autrement qu'en allant jusqu'au contact avec elles pour les voir enfin s'évanouir comme des mirages ?


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