Ça rame !
Aussitôt après, Jésus obligea ses disciples à monter dans la barque et à le précéder sur l'autre rive, vers Bethsaïde, pendant que lui-même renvoyait la foule. Quand il les eut congédiés, il s'en alla sur la montagne pour prier.
Le soir venu, la barque était au milieu de la mer et lui, tout seul, à terre. Voyant qu'ils se débattaient avec les rames, car le vent leur était contraire, il vient à eux vers la fin de la nuit en marchant sur la mer, et il allait les dépasser. En le voyant marcher sur la mer, les disciples crurent que c'était un fantôme et ils se mirent à pousser des cris, car tous l'avaient vu et ils étaient bouleversés. Mais aussitôt Jésus leur parla : « Confiance ! c'est moi ; n'ayez pas peur ! »
Il monta ensuite avec eux dans la barque et le vent tomba ; et en eux-mêmes ils étaient complètement bouleversés de stupeur, car ils n'avaient pas compris la signification du miracle des pains : leur coeur était aveuglé.
voir aussi : Obscurités, Esprit
"Jésus obligea ses disciples" : il faut remarquer la volonté dont Jésus dut faire preuve ici. Le verbe grec ἀναγκάζω signifie 'forcer', 'contraindre', 'imposer'. Ce n'était pas du tout l'intention des disciples que d'en rester là. Ils voulaient, comme toute la foule, et comme le dit en toutes lettres l'évangile de Jean, faire de Jésus leur roi : "Jésus savait qu'ils étaient sur le point de venir le prendre de force et faire de lui leur roi" (Jean 6, 15). Les disciples sont mouillés jusqu'au cou dans cette affaire. Le rassemblement de cinq mille hommes dans un désert ne peut pas être un mouvement uniquement spontané ou dû au hasard. Il y a eu des mots d'ordre, un marketing politique, du bouche à oreille, et les mouvances de résistance à l'occupation – zélotes ou autres – qui sont ici à l'œuvre ont forcément eu des contacts avec les disciples.
Les disciples font partie du complot. Jésus l'a compris et, il n'est pas idiot quand même, il comprend bien aussi qu'il doit commencer par se débarrasser d'eux s'il veut s'en sortir. Ils sont la tête de pont de cette opération de récupération, et eux, au moins, sont plus ou moins obligés de lui obéir. Allez ! on dégage, les mecs ! Et je ne suis pas sûr qu'à ce moment-là il savait s'il les rejoindrait ou pas. "le précéder sur l'autre rive" : c'est l'évangéliste qui le dit, parce qu'il sait qu'il va raconter ensuite la marche sur les eaux. Mais Jésus, lui, à ce moment n'a aucune idée de comment tout ça va tourner. Il se défend seulement, c'est presque sa peau qu'il défend, son honneur, son intégrité.
Voilà ! une fois les complices de l'intérieur, les traîtres, expédiés, renvoyer aussi la foule va devenir possible. Il lui a fallu sûrement faire preuve encore de beaucoup d'énergie. Il y avait là une grande majorité de personnes de bonne foi, qui du moment qu'il refusait d'être roi ne pouvaient que finir par s'incliner. Mais il y avait aussi des meneurs, qui ont forcément été plus difficiles à circonvenir. Mais bon gré mal gré, il a bien fallu que tout le monde finisse par partir. Et voilà, enfin ! Jésus se retrouve seul, il va pouvoir faire le point, aller "sur la montagne pour prier".
Je ne crois pas qu'il y ait suffi de quelques heures. C'est toute sa stratégie depuis ses débuts en Galilée qui vient de tomber à l'eau. Jésus a une sacrée remise en question à effectuer. Au fond, depuis les premiers signes qui se sont manifestés par lui – les premières guérisons – il se rend compte qu'il s'est plutôt laissé porter par les événements. Il n'a pas suffisamment pris garde aux résonances qu'avait pour son auditoire la notion de Royaume. Ou peut-être que lui-même n'était pas vraiment clair sur ce point. C'est ce choc qu'il a reçu, quand il a compris qu'on allait le faire roi, lui, Jésus. Ça, il ne l'avait jamais pensé. Il ne s'était jamais vu lui-même dans un rôle de ce genre, il n'était pas là pour sa gloire à lui, il n'était là que pour le Père. C'est ça qu'il veut, lui, que chacun découvre le Père pour son propre compte, que chacun entre dans cette relation unique, privilégiée, qu'il vit, lui, depuis la révélation qu'il en eût quand il vivait auprès du Baptiste.
Les disciples, de leur côté, ont été choqués, eux aussi. Ils n'avaient pas vraiment pensé à mal, en favorisant la promotion de leur maître au rôle de prétendant au trône. Bien sûr, c'était aussi dans leur intérêt. On les verra d'ailleurs, jusqu'au bout, jusqu'au dernier moment, ils resteront toujours en partie dans cette posture, à se disputer la place de premier ministre du futur gouvernement, à sortir leurs épées lors de l'arrestation dans le jardin des Oliviers. Pour le moment, donc, ils sont en pleine confusion. On comprend que cette barque ne veuille pas avancer : pour aller où ? Ils pensent même que c'est fini, tout est fichu. Jésus les a rejetés, ils lui ont déplu, ils l'ont déçu. C'est terminé, fin de la belle aventure, de tous leurs espoirs et de ceux de tout un peuple.
Aussi, lorsque contre toute attente, Jésus, un jour, finit par reprendre contact avec eux, c'était bien comme si un revenant leur était apparu, un fantôme de leur passé. Non, ils n'avaient vraiment rien compris. Et ils ne comprendront d'ailleurs guère mieux par la suite, pas avant ce qu'ils ont appelé la venue de l'Esprit, après sa mort. Mais c'est une autre histoire...


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