Excursion à l'étranger
De là il se lève et s'en va vers les frontières de Tyr. Il entre dans une maison. Il veut que personne ne le sache, et ne peut se dérober. Mais aussitôt une femme qui a entendu parler de lui — sa petite fille a un esprit impur — vient et tombe à ses pieds. La femme est une grecque, de Syrie, phénicienne de race. Elle le sollicite de jeter le démon hors de sa fille.
Il lui dit : « Laisse d'abord se rassasier les enfants. Car il n'est pas beau de prendre le pain des enfants et de le jeter aux chiots. » Elle répond et lui dit : « Seigneur ! Et les chiots, sous la table, mangent des miettes des petits enfants ! » Il lui dit : « À cause de cette parole, va : le démon est sorti de ta fille. » Elle s'en va à son logis. Elle trouve la petite enfant jetée sur le lit, et le démon, sorti.
voir aussi : Chiens d'étrangers, Ils mangent notre pain !, On n'est pas des chiens !
Marc, suivi en cela seulement par Matthieu, rapporte deux multiplications des pains. Ce n'est pas très crédible. Nous avons vu ces jours-ci que la première multiplication a été l'occasion de grands changements pour Jésus, on peut même parler de rupture avec tout un aspect de sa mission, telle qu'il l'avait menée jusque là, et, entre autre, d'une prise de distance avec les signes. Dans ces conditions, on ne voit pas qu'il ait pu "remettre le couvert" comme si de rien était. En fait, Marc est sans doute tributaire de deux versions du même seul événement, versions qui ont quelque peu divergé en passant chacune par sa propre tradition orale, mais très peu, en fait : il n'y a guère que les nombres qui changent ! Ayant donc à sa disposition ces deux versions, Marc a préféré, dans le doute, ne pas perdre une seule miette, mais il est bien significatif que les deux événements soient rapportés presque à la suite l'un de l'autre.
Plus intéressant est le fait que le texte d'aujourd'hui, et celui que nous verrons demain, soient tous deux situés là, juste entre les deux multiplications des pains. Car ce sont deux épisodes qui ont en commun cette caractéristique rarissime : Jésus sort d'Israël. Nous y voyons donc une conséquence du trouble dans lequel se trouve Jésus depuis la rupture consécutive à la première multiplication. Jésus s'interroge sur le sens de sa mission, qui semble être un échec. Tout ce qu'ont retenu les gens, c'est qu'il ferait un super roi, assurant la santé et la nourriture de tous. Eh oui ! les gens sont comme ça, donnez-leur du pain et du spectacle, ils ne chercheront pas plus loin. Le Père ? c'est quoi ça ? et Jésus de se demander, donc, si sa vocation ne serait pas plutôt de s'adresser aux nations. Voilà pourquoi nous le trouvons aujourd'hui dans les frontières de Tyr, et demain traversant la Décapole. Il est vrai que Jésus est censé s'être déjà rendu à l'étranger, c'était l'épisode chez les Géraséniens. Mais cette histoire était tellement outrée, avec son dément à la force herculéenne et possédé de milliers de démons, qu'on ne peut guère lui attribuer de valeur historique. Aujourd'hui, et demain, nous avons affaire à des cas que nous qualifierons d'ordinaires, qui ne détonnent pas sur de nombreux autres cas déjà vus, et la caractéristique la plus marquante est bien le lieu où Jésus les rencontre : hors d'Israël.
Alors, évidemment, on remarque le dialogue de Jésus avec la syro-phénicienne : il n'a pas l'air très chaud pour faire quelque chose pour cette étrangère. Oui, mais quelles en sont les vraies raisons ? Jésus sait maintenant le danger des signes : ils aveuglent. Les gens ne voient que ça, ne courent qu'après ça, pas moyen de leur en placer une sur le Dieu Père, sur le Dieu intérieur, intime, en chacun. Alors moi je crois que c'est surtout pour ça que Jésus se fait tirer l'oreille. Les signes lui sortent par les trous de nez, mais il se connaît, il sait que dès qu'il se laissera aller à un peu de compassion pour cette pauvre femme, ce sera trop tard, le signe se produira. Il essaie donc de résister, avec ce qui lui vient à l'esprit (et il ne se force sans doute pas beaucoup, l'élection d'Israël est fortement ancrée en tout juif, et Jésus est juif, il ne déroge pas à la règle sur ce point). Il est venu pour voir si son message pourrait être mieux accueilli à l'étranger, et déjà il a sa réponse : non, bien sûr que non, comment pourrait-il en être autrement ? Dans ce domaine, étrangers et juifs : même combat, guérissez nos malades, c'est tout ce qui nous intéresse. Jésus a déjà perdu cette partie, il résiste en se raccrochant aux branches, mais il sait qu'il lui donnera ce qu'elle demande. Et dès demain il va en fait prendre le chemin du retour.


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