Sur le toit du monde
Six jours après, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean. Il les fait monter sur une haute montagne, à part, seuls. Il est métamorphosé devant eux : ses vêtements deviennent étincelants, extrêmement blancs, tellement que foulon sur la terre ne peut ainsi blanchir. Leur apparaît Élie, avec Moïse : ils parlaient avec Jésus.
Pierre intervient et dit à Jésus : « Rabbi, il est bon que nous soyons ici. Faisons donc trois tentes : pour toi une, pour Moïse, une, pour Élie, une. » Car il ne savait que répondre : ils étaient saisis de crainte.
Survient une nuée, qui les obombre. Et survient une voix, de la nuée : « Celui-ci est mon fils, l'Aimé : entendez-le. » Et brusquement ils regardent à la ronde : ils ne voient plus personne sauf Jésus, seul avec eux.
Ils descendent de la montagne. Il leur recommande : qu'à personne ils ne racontent ce qu'ils ont vu, sinon quand le fils de l'homme se lèverait d'entre les morts. Ils tiennent bien la parole, mais ils discutent entre eux, qu'est-ce que : « Se lever d'entre les morts » ?
Ils l'interrogent en disant : « Pourquoi les scribes disent-ils qu'Élie doit venir d'abord ? » Il leur déclare : « Certes, Élie vient d'abord et rétablira tout. Et comment est-il écrit du fils de l'homme qu'il souffrira beaucoup et sera tenu pour rien ? Mais je vous dis : Élie est bien venu, et ils lui ont fait comme ils voulaient, selon qu'il est écrit de lui. »
voir aussi : Plus blanc tu meurs, Rencontre au sommet
Après le constat d'impasse de la multiplication des pains, Jésus se cherche. Nous avons vu qu'il a vaguement fait quelques tentatives à l'étranger : pas très concluant, les problèmes auraient été les mêmes, s'il avait persévéré dans cette voie. Il essaie aussi de trouver un moyen de renouer le contact avec les disciples, mais l'entreprise semble au-delà du possible : pour les faire sortir de leurs attentes messianiques traditionnelles, d'un Royaume terrestre, il faudrait sans doute un tremblement de terre. Ce séisme viendra, ce sera sa mort, qui agira comme un électro-choc. Là, ils comprendront enfin que c'est vraiment fini, et sur leur terre intérieure devenue un désert, la grâce pourra enfin agir. Mais Jésus ne sait rien de tout ça. Pour l'instant, il a ce problème : que va-t-il faire maintenant ? Il n'a plus rien à attendre de sa campagne galiléenne, s'expatrier ne changerait rien à l'affaire, alors quoi ?
C'est là que se met à germer en lui l'idée que, perdu pour perdu, autant perdre avec panache. Et pourquoi n'irait-il pas quand même à Jérusalem ? Pas pour ce rôle qu'on avait voulu lui faire endosser, de nouveau roi ! mais comme un baroud d'honneur, pour donner à son message le plus de portée possible, avec cette incomparable caisse de résonance qu'est la ville sainte lorsque revient la Pâques. Il y a à cette époque "des Juifs religieux, venant de toutes les nations sous le ciel, Parthes, Mèdes et Élamites, habitants de la Mésopotamie, de la Judée et de la Cappadoce, de la province du Pont et de celle d’Asie, de la Phrygie et de la Pamphylie, de l’Égypte et des contrées de Libye proches de Cyrène, Romains de passage, Juifs de naissance et convertis, Crétois et Arabes" (Actes, 2, 5.9-11) : Jérusalem est pleine, les gens squattent la moindre parcelle de terrain, pour dormir la nuit, le jour, les ruelles sont noires de monde... Voilà qui lui permettrait d'avoir une portée internationale, à peu de frais.
Il ne se fait guère d'illusions sur la meilleure réception que ces gens réserveront à ce qu'il a vraiment à dire ! Il sait aussi qu'il y aura les autorités religieuses, qui, elles, en sont restées au rassemblement 'secret' dans le désert de plus de cinq mille révolutionnaires en herbe, et qui ne peuvent pas laisser passer ça. Tant mieux, d'un côté, il aura peut-être ainsi une chance de mieux leur faire entendre, à elles aussi, sa petite musique. Et puis peut-être qu'avec un petit coup de pouce du destin, en jouant à cache-cache avec elles, grâce à la foule, qu'elles hésiteront à l'arrêter publiquement ? Il y a des risques, c'est sûr, de grands risques, mais puisqu'il n'a plus vraiment d'autre option, le jeu en vaut la chandelle. C'est donc vers cette issue qu'il chemine dans ses réflexions quand se produit cet événement qui nous est rapporté aujourd'hui, la transfiguration.
Il est certain que Jésus ne s'est pas lancé dans une telle entreprise sans avoir d'abord la certitude que c'était bien ça qu'il avait à faire. Comme à chaque fois qu'il a eu une décision importante à prendre, il a donc commencé par prier, il est entré en écoute de ce Dieu qui l'habite, comme chacun de nous, son Père. C'est ce dont nous parle cet épisode. Et comme on nous décrit un événement exceptionnel, on peut supposer qu'effectivement ce choix qu'il avait à faire a été l'occasion, pour lui, d'une révélation exceptionnelle, du même ordre que celle qu'il avait eue à ses commencements, quand il était encore disciple de Jean Batiste, et qui lui avait fait découvrir, justement, le Père. C'est cette première révélation qui avait tout déclenché, et l'événement d'aujourd'hui est du même ordre, aussi important.
Après, pour les détails, c'est plus difficile de savoir ce qui s'est passé exactement, mais est-ce important ? Que signifient la présence de Moïse et Élie ? sont-ils là pour nous dire qu'en acceptant d'aller à Jérusalem, Jésus choisit résolument d'assumer tout son héritage juif, écartant définitivement la tentation de l'étranger ? ou, éventuellement aussi, bien plus que d'assumer simplement cet héritage, il le récapitule, en fait, et le porte sur un autre niveau, bien plus haut, bien plus universel ? Comme pour l'événement rapporté comme étant son baptême, celui-ci a-t-il vraiment eu des témoins oculaires ? autrement dit, ces événements qui sont essentiellement de l'ordre de la vie intérieure de Jésus, ont-ils quand même laissé transparaître quelque chose aux éventuelles personnes présentes, ou ne sont-ce que des reconstitutions, suite à des récits que Jésus en aura fait par la suite ? Questions sans réponses pour l'instant...


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