Sans frontières
Jésus sort de là, il se retire du côté de Tyr et Sidon. Et voici, une femme, Cananéenne, elle sort de ces frontières. Elle criait en disant : « Aie pitié de moi, Seigneur, fils de David ! Ma fille va mal : elle a un démon. » Mais il ne lui répond pas une parole. Ses disciples s'approchent. Ils le sollicitent en disant : « Renvoie-la, parce qu'elle crie après nous. » Il répond et dit : « Je n'ai été envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël. »
Elle vient et se prosterne devant lui en disant : « Seigneur ! Secours-moi ! » Il répond et dit : « Il n'est pas beau de prendre le pain des enfants et de le jeter aux chiots. » Elle dit : « Oui, Seigneur ! Et justement les chiots mangent des miettes qui tombent de la table de leurs maîtres ! » Alors Jésus répond et lui dit : « Ô femme ! Elle est grande, ta foi ! qu'il advienne comme tu veux ! » Sa fille est rétablie dès cette heure-là.
voir aussi : Pour quelques miettes, Les sirènes du large, Fille de chienne, Débordé par la gauche, On n'est pas des chiens !
Matthieu nous décrit un Jésus récalcitrant, peut-être à l'excès : chez Marc (7, 24-30), il ne commence pas par faire le sourd qui ne veut rien entendre, non plus les disciples n'interviennent-ils pour qu'il fasse au moins cesser le vacarme que leur impose la femme, et encore moins Jésus ne se justifie-t-il en s'adressant aux disciples pour leur expliquer que sa mission ne concerne que Israël ! Ceci dit, le reste de l'histoire — la comparaison avec les chiots qui ont bien le droit de manger les miettes sous la table, que Marc, cette fois, a lui aussi — nous dit bien quand même à peu près la même chose : Jésus ne pensait pas que sa mission s'adressait, au-delà de son peuple, aux autres nations. Il se trouve que le judéo-christianisme a périclité, depuis, et même assez rapidement à l'échelle des siècles qui nous séparent de cette époque, et que celui dont nous sommes les héritiers est le pagano-christianisme, en sorte que nous imaginons mal que Jésus n'ait pas compris l'universalité de son enseignement, mais il en est bien ainsi.
Nous pouvons chercher dans les évangiles, si nous voyons ici ou là un Jésus qui est quand même moins chauvin que ne nous le décrit ici Matthieu, quand il lui arrive d'avoir à faire avec des "étrangers", des "païens", des "goïm", de telles scènes restent quand même rares. La plupart du temps, les interlocuteurs de Jésus sont des juifs, le plus souvent des Galiléens puisque c'est la région dont il est originaire et que c'est là qu'il a acquis sa réputation. Même quand il s'est rendu à Jérusalem, sur la fin, à une période où se trouvaient dans la ville de nombreux non-juifs , les interlocuteurs de Jésus restent encore des juifs. Au tournant qui a suivi la multiplication des pains, il aurait pu se poser la question : son message ne passait pas, les gens étaient englués dans leurs conceptions messianiques très politiques, ne ferait-il pas mieux de prendre le large, d'aller voir dans le monde greco-romain de la pax romana s'il ne pourrait pas y trouver un meilleur accueil ? Il est possible que cet épisode nous garde les traces d'une telle tentative, mais en tout cas elle sera donc restée sans suite.
Il y a un peu un mystère à ce que celui dont le destin exceptionnel après sa mort révèle qu'il avait pour le moins atteint un degré de réalisation spirituelle sans doute jamais égalé ni avant ni après lui (pour ne pas prendre position sur sa divinité en tant que "le" Fils unique de Dieu) puisse sembler être resté ainsi dans une vision aussi limitée, si peu universelle, apparemment du moins. Les voies sont cependant nombreuses, et il est difficile de contester la fécondité de son témoignage, malgré même les méconnaissances, les déformations, les abus, plus ou moins volontaires de ses héritiers. Ce fait peut alors, au moins, nous aider à comprendre que cette impression qui nous saisit souvent, que l'herbe serait bien meilleure dans le pré du voisin, n'est pas nécessairement judicieuse. L'aventure spirituelle est avant tout une histoire qui se joue en soi, et non tributaire des formes de telle ou telle religion. C'est sans doute ce dont Jésus avait voulu témoigner : il serait allé ailleurs qu'il aurait certainement rencontré exactement le même attachement à une extériorité toute faite de croyances et de rites. Et ce n'est pas en papillonnant qu'on s'incarne...


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