Traits d'union
« Si ton frère a péché, va, blâme-le, entre toi et lui seul. S'il t'entend, tu auras gagné ton frère ! S'il n'entend pas, prends avec toi encore un ou deux, pour que “sur la bouche de deux témoins, ou trois, soit établie toute affaire”. S'il refuse de les entendre, dis-le à l'Église. Et s'il refuse d'entendre même l'Église, qu'il soit pour toi comme le païen et le taxateur !
« Amen, je vous dis : tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel. Tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel. Encore ! Amen je vous dis : si deux d'entre vous s'accordent sur la terre pour demander quoi que ce soit, cela leur adviendra d'auprès de mon père qui est dans les cieux. Car, là où deux ou trois se rassemblent en mon nom, là je suis, au milieu d'eux. »
voir aussi : L'union fait la force, Union sacrée, Modèle communautaire
"Si ton frère a péché" : sur quoi se base-t-on pour savoir que quelqu'un commet un péché ? Dieu merci, nous n'en sommes plus aux listes d'actions considérées comme telles, avec en regard leur tarification en pénitence, comme si un acte pouvait avoir une valeur absolue en soi, quantifiable et mesurable, indépendamment des intentions de celui qui l'a commis. La démarche proposée ici, qui consiste à régler les différents le plus confidentiellement possible, et à ce que toute décision litigieuse ne soit prise que par la communauté entière, est judicieuse, mais il conviendrait encore d'y introduire quelque chose comme les droits de la défense. Nous en revenons à la question : sur quoi se base-t-on pour affirmer que quelqu'un commet un péché ? Pour tenir compte de cette incertitude, il serait donc bon de mentionner une toute première étape, qui est de prendre le temps du discernement avant d'entreprendre quoi que ce soit. Puis, s'il nous semble qu'il y a toujours matière à agir, s'entretenir alors effectivement en privé avec la personne concernée, mais non pas pour la blâmer sans écouter ce qu'elle a, elle, à dire. Et de même pour les étapes suivantes. Et à chaque étape, s'il y a échec, ce ne sera pas parce que "elle refuse d'entendre", mais seulement parce que "nous n'arrivons pas à nous comprendre".
La conclusion que "tout ce que la communauté liera sur terre sera lié dans le ciel" est purement et simplement abusive. C'est sur cette base qu'ont pu être justifiées les pires exactions des églises, comme l'inquisition. C'est sur cette base que repose le principe d'excommunication et les schismes qui en découlent, où chacun part de son côté avec la certitude d'être dans la vérité, alors que ce ne sont que des constats d'échec et des preuves, au contraire, que tous sont dans l'erreur. Bien sûr, toute institution a besoin d'organes législatifs et judiciaires, il est nécessaire que les églises fassent des choix, définissent des critères de ce qui leur semble acceptable ou pas, et se séparent de ceux qui ne sont pas du même avis. Mais venir mêler le ciel à ça ? On n'est pas d'accord, on ne pense pas pouvoir continuer ensemble, très bien, on se sépare, mais de là à couper tous les ponts, est-ce bien raisonnable ? En pratique, d'ailleurs, si on examine l'histoire des grands schismes, on constate qu'après une période d'anathèmes mutuels, on se remet quand même à faire des pas les uns vers les autres. Ce mouvement a été revivifié depuis un siècle sous le nom d'œcuménisme, dont certains voudraient qu'il aboutisse à une réunification complète, mais est-ce vraiment nécessaire ? Comme si les églises étaient des buts en soi...
Il est à peu près certain, pour moi, que Jésus n'avait pas prévu d'églises chrétiennes, pas plus qu'il n'avait proposé d'alternative au système politique de son temps. Ce ne sont pas les systèmes qui changent les hommes. On peut les réformer, et on le doit, pour qu'ils servent au mieux leurs objectifs, civils ou religieux. Particulièrement, concernant les églises, elles doivent viser prioritairement à être le moins possible un obstacle à l'action de l'Esprit. Car c'est là leur seule raison d'être, et elles peuvent se leurrer sur elles-mêmes si elles veulent, il n'empêche que l'Esprit n'est pas leur propriété, jusqu'à preuve du contraire. Peu importe donc, au fond, au contraire même, qu'il y ait plusieurs églises, plusieurs manières de comprendre qui était Jésus et le Père qu'il nous a révélé. Chacune, avec sa sensibilité propre, peut se révéler celle qui répond le mieux à ma propre sensibilité. Elles sont, chacune, une chance de me permettre d'entrer dans le 'mystère' qui les dépasse toutes. Le seul critère de légitimité d'une démarche 'chrétienne' reste celui qui nous est donné ici en dernier : que deux ou trois se réunissent en son nom. On peut difficilement faire plus souple, puisqu'il n'y a concrètement que si on est tout(e) seul(e) dans son coin qu'on ne peut plus guère se réclamer de Jésus...


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