On ira tous...
« Car le royaume des cieux est semblable à un homme, un maître de maison qui sort avec le matin embaucher des ouvriers pour sa vigne. Il se met d'accord avec les ouvriers sur un denier le jour, et il les envoie dans sa vigne.
« Il sort vers la troisième heure. Il en voit d'autres qui se tenaient sur la place publique, désœuvrés. Il leur dit : “Allez, vous aussi, dans la vigne : je vous donnerai ce qui est juste.” Ils s'en vont. De nouveau il sort vers la sixième, et la neuvième heure : il fait de même. Vers la onzième il sort. Il en trouve d'autres qui se tenaient là, et leur dit : “Pourquoi vous tenez-vous là, le jour entier, désœuvrés ?” Ils lui disent : “C'est que personne ne nous a embauchés.” Il leur dit : “Allez, vous aussi, dans la vigne.”
« Le soir venu, le seigneur de la vigne dit à son intendant : “Appelle les ouvriers, rends-leur le salaire, en commençant par les derniers, jusqu'aux premiers.” Viennent ceux de vers la onzième heure : ils reçoivent chacun un denier. Puis viennent les premiers : ils pensent qu'ils recevront plus, et ils reçoivent chacun le denier, eux aussi. En recevant, ils murmuraient contre le maître de maison en disant : “Ceux-là, les derniers, ont fait une seule heure, et tu les fait égaux à nous, qui avons porté le poids du jour et de la chaleur !”
« Il répond et dit à l'un d'eux : “Compagnon, je ne te fais pas de tort : sur un denier, n'est-ce pas, tu t'étais mis d'accord avec moi ? Prends le tien, et va. Je veux à celui-ci, le dernier, donner autant qu'à toi : est-ce qu'il ne m'est pas permis de faire ce que je veux de mes biens ? Ou ton œil est-il mauvais parce que moi, je suis bon ?”
« Ainsi seront : les derniers, premiers; et les premiers, derniers ! »
voir aussi : Chômage partiel, Traitement de faveur, Echec du communisme
Nous approchons de l'entrée à Jérusalem. Chez Marc et Luc, on enchaîne de l'épisode d'hier (le chameau dans le trou de l'aiguille et les compensations promises aux disciples), sur la troisième annonce de la Passion. Matthieu seul intercale entre les deux cette parabole, généralement dite des "ouvriers de la onzième heure", et qui lui est propre. Est-ce parce qu'elle illustrerait, selon lui, ces récompenses que les disciples peuvent espérer pour avoir tout quitté pour suivre Jésus ? Il y a effectivement plus ou moins un rapport. Mais prenons-la telle quelle pour l'instant.
Nous nous rappelons que la communauté matthéenne est essentiellement constituée d'anciens pharisiens, et que le public que vise Matthieu est aussi pharisien. Une première signification possible de la parabole, dans ce contexte, est d'encourager les pharisiens qui ne se sont pas encore convertis à la messianité de Jésus à franchir enfin le pas. Ce n'est pas, leur dit Matthieu, parce que vous y aurez mis plus de temps que les autres, que vous en serez moins récompensés. Mais une autre signification est encore possible. Après la destruction du Temple et l'exclusion des chrétiens hors de la synagogue, la communauté matthéenne a été contrainte de revoir ses positions sur l'admission des non juifs en son sein. La parabole parlerait alors des élus de longue date, les juifs, et des plus récents, ceux issus du paganisme. Cette seconde signification est quand même moins probable, il faudrait qu'il y ait, en plus de l'arrivée plus ou moins tardive des ouvriers dans la vigne, une autre caractéristique pour les différencier de ceux qui ont travaillé tout le jour. Il y a bien une précision pour ceux de la troisième heure : ils se trouvaient sur la place publique, ce qui peut symboliser le monde par rapport à un espace privé qui serait Israël. Mais, si les ouvriers de la première heure ne sont pas dits s'être trouvés sur cette place publique, ce n'est pas précisé non plus explicitement pour ceux de la sixième, de la neuvième et de la onzième, juste que le maître "fait de même" pour ces derniers.
On comprend très bien la réaction des ouvriers de la première heure. La journée comprend douze heures, ils ont travaillé douze heures. Les ouvriers de la onzième heure n'ont travaillé qu'une heure et reçu un denier, ceux de la première heure pouvaient logiquement espérer gagner douze deniers ! Si nous nous souvenons que le denier est en quelque sorte le 'smic' journalier, ils auraient fait une bonne opération en encaissant un salaire de douze smic ! Mais voilà, leur tour arrive et ils reçoivent ...un denier. La déception et le sentiment d'injustice sont trop gros, il est rare que des ouvriers manifestent leur mécontentement, sinon c'est l'assurance de ne plus trouver de travail, mais là il faut que ça sorte. Et l'explication donnée par le maître, si elle est juste en stricte logique, ne nous satisfait pas non plus, et n'a pas dû satisfaire les ouvriers. Que le maître s'appuie sur l'arbitraire de son "bon plaisir" pour se justifier ne change rien au point de vue de ceux qui ont travaillé pour lui et sur le dos desquels il peut se permettre de jouer aux potentats capricieux.
Nous sommes alors obligés de comprendre que ce salaire unique pour tous (communisme, vous avez dit communisme ?) signifie bien autre chose : le Royaume, la vie éternelle. Mais ceci nous pose une autre question : pouvons-nous encore croire à un Royaume, une vie éternelle, qui seraient un événement définitif et figé, dans lequel nous obtiendrions d'un seul coup tout ce qu'on peut espérer, où il n'y aurait plus d'évolution possible, qui marque donc la fin de toute histoire, tout le monde dans le même état final ? Pouvons-nous encore croire au grand soir, à la fin des temps et du monde ? Ou, l'entrée dans le Royaume n'est-elle pas plutôt seulement une étape, irréversible certes, mais seulement la première d'une autre vie qui comprend, elle aussi, de nombreux chemins, et d'autres étapes encore à découvrir ? Le denier des uns ne sera pas forcément le même que le denier des autres...


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