Prophètes inc.
Il vient au temple. Tandis qu'il enseigne, s'approchent de lui les grands prêtres et les anciens du peuple. Ils disent : « Par quelle autorité fais-tu cela ? Et qui t'a donné cette autorité ? »
Jésus répond et leur dit : « Je vous questionnerai moi aussi : une seule parole ! Si vous me le dites, moi aussi je vous dirai par quelle autorité je fais cela. Le baptême de Jean, d'où était-il ? Du ciel, ou des hommes ? » Ils faisaient réflexion en eux-mêmes en disant : « Si nous disons : “Du ciel”, il nous dira : “Pourquoi donc ne l'avez-vous pas cru ?” Mais si nous disons : “Des hommes“... nous craignons la foule. Car tous tiennent Jean pour un prophète.
Ils répondent à Jésus et disent : « Nous ne savons pas. » Il leur déclare lui aussi : « Moi non plus, je ne vous dis pas par quelle autorité je fais cela. »
voir aussi : Qui donc ?, ...par la barbichette, Ignorance révélatrice, Imprimatur
C'est la réaction après le coup des marchands du Temple. Imaginez : vous êtes un moine assez ordinaire, mais vous estimez que ce commerce (qu'on appelle des "indulgences"), par lequel il serait possible de gagner des points pour le paradis en déboursant de l'argent, est une hérésie, et vous le faites savoir publiquement aux autorités religieuses qui l'organisent. Forcément, ces autorités vont venir vous chercher des poux dans la tête ! C'est ce qui se passe ici. Le sanhédrin avait décidé que le commerce, lié aux sacrifices effectués dans le Temple, pourrait se faire dans l'enceinte de l'esplanade dudit Temple, alors qu'auparavant il était cantonné à l'extérieur. Et ce Jésus, obscur petit rabbi auto-proclamé, originaire de cette Galilée "carrefour des païens", est venu contester, à lui tout seul, cette décision des plus hautes sommités religieuses de son peuple ! Pour notre moine 'imaginaire', la première riposte serait une intervention auprès de ses supérieurs pour l'obliger à se taire. Dans le judaïsme (comme dans l'islam), il n'y a pas de hiérarchie comme dans le christianisme. Mais on ne peut pas par contre se prétendre un rabbi, et par conséquent avoir une quelconque autorité en matière doctrinale, sans avoir d'abord été disciple d'au moins un autre rabbi. "Par quelle autorité" : par l'école de quel(s) maître(s) es-tu passé pour pouvoir justifier ton opinion ?
Jésus a bien été disciple, de Jean Baptiste. Mais Jean lui-même ne l'a sans doute pas été d'un autre maître, ou alors de quelques rabbis plus ou moins obscurs, et puis de toutes façons, la spécificité de son message tenait à son prophétisme, pas à une lignée de singes plus ou moins savants ! et sa contestation radicale de l'institution du Temple par son baptême "pour le pardon des péchés" sera difficile à justifier scripturairement, alors que c'est la seule chose qu'attendent les interlocuteurs de Jésus. Celui-ci fait donc au plus court : ce baptême ? du ciel, ou des hommes ? Jean était-il un prophète ou faut-il qu'on rentre vraiment dans des discussions infinies sur le pourquoi et le comment qui peuvent l'appuyer dans les Écritures ? En agissant ainsi Jésus sait qu'il passe en force. Les sadducéens, majoritaires dans le sanhédrin, dont la fortune et le pouvoir tiennent au système sacrificiel du Temple, ne peuvent pas se saborder ! Son opération de nettoyage de l'esplanade avait été une déclaration de guerre, il la confirme à la délégation qui lui a été envoyée pour tenter une négociation. Et finalement, en refusant de répondre à leur question, il affirme en réalité que lui aussi agit en qualité de prophète, à eux de choisir leur camp, ce dont il sait bien qu'ils ne seront pas capables, qu'ils n'en changeront pas, et qu'il aurait donc été de toutes façons bien inutile de perdre du temps sur le terrain de la tradition sur lequel ils auraient voulu l'amener.
Tout au long de l'histoire des églises, mais aussi de toute religion, et même de l'histoire des idées dans l'humanité, c'est ce même scénario qui se reproduit. Il y a une tradition, un savoir qui s'est accumulé et plus ou moins stratifié sous forme d'une base qui semble donner fermeté et stabilité à l'aventure humaine. Et puis il y a des hommes qui surgissent, qui parlent au nom d'une vision autre, difficile à justifier dans le cadre référentiel qui avait prévalu jusque là, mais qui s'impose — finira par s'imposer peu ou prou — par la seule force de sa vérité. De tels hommes, d'une part, sont rarement accueillis à bras ouverts, c'est normal. Ils peuvent aller jusqu'à préférer se laisser mettre à mort, si c'est nécessaire pour ne pas trahir leur vision. Cette dernière, d'autre part, sera rarement reçue dans toute sa pureté, c'est normal aussi. Elle subira dès les débuts des déformations, lesquelles ne pourront en outre que s'accentuer de plus en plus avec le temps. Nous espérons, pourtant, que tout ce processus est "globalement positif"... Mais devons-nous nous résigner à cette marche lente et quelque peu chaotique ? Sommes-nous obligés de rester fixés sur ces repères qui nous semblent rassurants du connu, de l'éprouvé, en attendant (sans d'ailleurs vraiment l'espérer) le prochain homme providentiel, ou l'humanité n'est-elle pas plutôt appelée à passer à un état où c'est chacun qui deviendra son propre homme providentiel ?
Une telle perspective peut nous sembler éloignée, surtout si nous nous la posons pour l'ensemble de l'humanité. Nous pouvons avoir le sentiment qu'elle n'est vraiment pas prête pour une telle révolution. Pourtant, la montée croissante du sens de l'individuel par rapport au collectif dans nos sociétés, ne nous incite-t-il pas à penser que c'est la seule issue possible vers laquelle nous nous dirigions ? Et puis la question de ce que va faire ou ne pas faire l'humanité dans son ensemble, si elle n'est pas illégitime, n'est en réalité pas la première qui se pose à chacun de nous. Nous n'avons peut-être pas les moyens de peser sur l'évolution de l'ensemble de l'humanité, mais il y a au moins un des ses éléments sur lequel nous avons déjà beaucoup plus de possibilités d'agir, c'est nous. C'est bien d'ailleurs le seul, en fait, à ce niveau-là...


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