Partage d'évangile quotidien
<
Enregistrer le billet en pdf

Dire, ou faire ?

Mar. 9 Juin 2015

Matthieu 5, 13-16 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

« Vous, vous êtes le sel de la terre. Si le sel devient fou, avec quoi le saler ? Il n'est plus assez fort pour rien, sinon être jeté dehors et piétiné par les hommes. 

« Vous, vous êtes la lumière du monde : Une ville ne peut être cachée, située en haut d'une montagne. Et nul ne fait brûler une lampe et la met sous le boisseau, mais sur le lampadaire, et elle resplendit pour tous dans la maison. 

« Ainsi, que resplendisse votre lumière devant les hommes, pour qu'ils voient vos œuvres belles et glorifient votre père dans les cieux. » 

 

 

Le manteau de Joseph, par He-Qi

 

 

voir aussi : Éclairage public, Être ou ne pas être, Qui a vu verra, Discrètes nécessités

Du sel qui ne sale pas, ça ne sert à rien, c'est évident ! on le met à la poubelle... Cette comparaison, ainsi que la suivante sur la lumière, Matthieu les a placées ici, après sa tirade sur la joie que doivent éprouver les disciples de Jésus s'ils sont persécutés ; c'est, bien sûr, pour appuyer ce propos, le justifier. Il faut noter, quand même, que Matthieu est le seul à utiliser ces deux images dans ce but ; on les retrouve chez Marc et chez Luc, mais, chez chacun d'eux, d'une part elles ne sont pas réunies ensemble (c'est donc Matthieu qui cherche à leur donner des sens similaires), et d'autre part elles sont rapportées dans des contextes différents de celui-ci, et y prennent des sens différents.

L'image du sel se retrouve chez Marc (9, 50) à la suite d'admonestations de Jésus à l'adresse des disciples : ils s'étaient disputés pour savoir qui était le plus grand parmi eux ; Jésus les a réprimandés, leur recommandant de se faire "petits", et de bien prendre garde à ne pas mépriser le moindre "petit" ; et enfin, conclusion avec le sel qui ne pourra pas être re-salé s'il perd son sel. Chez Luc (14, 34), c'est à la suite des deux paraboles, de l'homme qui veut construire une tour mais qui n'en a pas les moyens financiers, et du roi qui veut faire la guerre mais qui a deux fois moins d'hommes que celui qu'il veut attaquer ; là aussi, conclusion avec le sel qui n'est plus salé... Qu'est-ce que tout cela veut dire ? Nous avons en fait affaire à une sorte de jeu de mots araméen, à peu près intraduisible, mais qui explique pourquoi quelques traductions françaises, au lieu de parler du sel qui a perdu sa saveur, disent : le sel devenu "fou". Le même mot, dans cette langue que parlait Jésus, est effectivement utilisé dans les deux cas, pour du sel qui s'est affadi et pour un homme qui agit de manière insensée. Le sel qui ne sale plus, c'est donc simplement qui n'agit pas avec sagesse. Chez Marc, la sagesse est de savoir rester humble, ne pas se prendre pour plus grand que les autres, et chez Luc, c'est de savoir être raisonnable, reconnaître ses limites au lieu de se lancer dans des entreprises insensées : les sens sont similaires.

L'image de la lampe, elle, se retrouve, chez Marc (4, 21) comme chez Luc (8, 16), dans le même contexte, à savoir à la suite de la parabole du semeur. C'est une parabole qui parle de l'enseignement de Jésus comme d'une graine qui, si elle reçoit un bon accueil (la bonne terre), ne pourra que produire du fruit, tandis que si on la laisse se noyer dans les soucis du monde (le rocher, les ronces), il ne faut pas venir se plaindre ensuite si elle ne donne rien... C'est exactement de la même chose dont parle alors l'image de la lampe : si on la laisse "sous le boisseau", c'est normal qu'elle ne nous éclaire pas, alors que si on la place sur le lampadaire... La lampe, chez Marc et Luc, c'est Jésus et son enseignement : qu'allons-nous en faire ? On est très proche de Jean avec son Verbe, lumière venue dans le monde pour éclairer tout homme, et d'ailleurs Marc et Luc concluent ainsi : "Car rien de caché qui ne doive être manifesté, rien de secret qui ne doive être révélé".

C'est donc Matthieu seul qui a réuni ces deux images, du sel et de la lumière, pour leur donner un sens nouveau. Le sel était un appel aux disciples à se comporter avec sagesse, Matthieu dit que les disciples doivent être sagesse pour le monde ; la lumière était Jésus et son enseignement, Matthieu dit que les disciples doivent être lumière pour le monde. Matthieu a détourné le sens originel des deux images, tel que Jésus les utilisait, selon ce qu'on en retrouve chez Marc et Luc. Il n'a pourtant pas tout-à-fait tort : c'est vrai que si nous devenons réellement "sages", notre sagesse deviendra lumière pour d'autres. Ce sont peut-être juste ses affirmations "vous êtes" le sel, la lumière, qui sont ambigües, et qui ont malheureusement encouragé (et encouragent encore) un certain sentiment de supériorité du christianisme, absolument injustifié et hors de propos. Ce n'est pas à nous de décider si nous sommes sages, ou non, si nous en éclairons d'autres, ou pas. C'est ce que dit l'image de la ville sur la montagne : c'est justement le fait en lui-même qu'elle soit au sommet, qui la rend visible ; si elle n'y est pas, il ne lui servira à rien de claironner partout en prétendant qu'elle y est...

Commenter cet évangile

A
Ce verset sur le sel comporte un jeu de mots et un paradoxe. Littéralement il y est affirmé que le sel « devient fou ». On suppose que cette expression renvoie à la racine hébraïque qui veut dire à la fois « être fade » et « être extravagant. » Le jeu de mot fait ainsi du sel une métaphore de la personne. Mais il est dit ensuite: « s'il devient fou, avec quoi sera-t-il salé ? » Paradoxe. Le sel reçoit lui-même sa salinité, sa « force», d'un autre Sel! Le doute n'est plus permis: ce qui est implicitement évoqué ici, c'est l'alliance de sel- expression biblique qui consacre l'alliance avec Aaron (Nb 18, 19), l'alliance avec David (II Ch. 13, 5) et l'alliance symbolisée par chaque offrande (Lev 2, 13). Comme la sagesse à laquelle il est souvent comparé, le sel, dans notre passage, a deux versants. L'un, transcendant, qui lui donne d'être sel. L'autre, immanent, qui lui permet d'assaisonner et de conserver. Les deux versants sont en alliance indéfectible. La « folie » est que si l'on dissout l'un, on anéantit l'autre. Telle est la pointe, souvent manquée, de la parole critique de Jésus. (La « pointe » concerne ce qui donne au sel d'être sel, et pas seulement ce qu'on fait du sel s'il perd ses qualités. La conclusion de cette sentence est une exhortation morale à rendre sa vie féconde.)<br /> Avant donc d'être appliqué par Matthieu au lien des chrétiens à leur Seigneur (« Vous, vous êtes le sel de la terre », v. 13), le verset originel devait mettre en évidence l'importance du fondement en Dieu de « l'alliance de sel », seule force capable de maintenir Israël- dont font partie les premiers disciples - dans une fidélité active au premier versant de sa vocation : être « alliance-peuple ».-
Répondre