Problèmes d'unicités
Différence entre adhésion à une religion et expérience de la présence de Dieu
Chez Jean, ce sont donc les disciples qui décident eux-mêmes de quitter les lieux, abandonnant Jésus. Ce choix constitue proprement un reniement, sinon une trahison. Un disciple, c'est celui qui marche derrière son maître ; ici, ils choisissent d'aller voir ailleurs, d'aller vers un lieu où il ne se trouve certainement pas. Bien sûr, ils peuvent arguer que c'est lui, le premier, qui les a laissés seuls, et puis il y a la nuit qui est tombée ("les ténèbres"), et ils sont au milieu de nulle part : ils ont plein de bonnes excuses, mais c'est quand même une rupture qu'ils consomment ainsi.
Chez Marc et Matthieu, on s'en souvient, c'est Jésus qui force les disciples à s'embarquer : le sens en est tout différent, ils ne font que lui obéir. Quant à Luc, il n'y a même pas la moindre trace de crise entre Jésus d'une part, et les attentes messianiques de la foule et des disciples d'autre part...
De telles différences d'interprétation d'un même événement — et cet exemple n'est évidemment pas du tout le seul, et loin d'être le plus divergent ! —, ne peuvent que poser question : comment tout ceci a-t-il fini par donner une religion dont les diverses branches s'accordent sur au moins un point, l'unicité de Jésus dans l'histoire du salut ? C'est d'ailleurs une caractéristique commune aux monothéismes abrahamiques (voire en toute religion ?) que d'avoir foi en quelque chose d'unique : le peuple hébreux est LE peuple élu par YHWH ; Jésus est LE fils unique de Dieu ; le Coran est LE livre qui clôt définitivement toute révélation, il en est LE sceau.
Le problème, avec toutes ces unicités, c'est qu'elles sont forcément exclusives de toute autre démarche que la leur... Même si on affirme que cette élection dont on bénéficie est en fait plus une charge qu'une chance, concrètement on affirme quand même, ne serait-ce qu'implicitement, que l'image qu'on a de Dieu est la seule valable. Or, la seule unicité qui puisse être légitime, c'est celle de Dieu lui-même, pas des représentations qu'on s'en fait.
Il devrait pourtant être évident que Dieu ne peut pas manifester la moindre préférence pour aucune de ses créatures ! il est présent en chacune d'elles, ne demandant qu'à se révéler à elle. N'importe qui peut entrer en contact avec cette présence de Dieu en soi, quelle que soit sa religion, sa culture, son histoire personnelle. Les différentes traditions religieuses ne devraient avoir comme objectif que de faciliter une telle expérience pour chacune et chacun. Mais quelle est la proportion, dans toute tradition religieuse, de personnes qui ont déjà, pour elles-mêmes, une telle expérience, avant même que de pouvoir envisager d'en faciliter l'accès à d'autres ?
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Quand le soir fut venu, ses disciples descendirent à la mer,
et étant montés en barque
ils allaient de l'autre côté de la mer, à Capharnaüm,
car les ténèbres déjà étaient tombées
et Jésus n'était pas encore venu vers eux !
Et la mer était soulevée par un grand vent qui soufflait.
Ayant donc ramé environ vingt-cinq ou trente stades,
ils voient Jésus marchant sur la mer,
et, devenu proche de la barque,
ils furent effrayés.
Mais il leur dit :
« C'est moi.
Ne soyez pas effrayés ! »
Ils voulaient donc le prendre dans la barque...
mais aussitôt la barque fut à terre,
là où ils allaient !
(Jean 6, 16-21)

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