Le sens de ma vie
Faut-il être initié pour ne pas pouvoir se contenter de suivre le troupeau ?
"Voyant les foules", il part, il s'en va, il ne les fuit peut-être pas, mais seuls ceux qui feront l'effort de le suivre pourront recevoir l'enseignement qui va suivre, et qu'on appelle classiquement le "discours sur la montagne". Ce mot de discours ne convient donc pas tout-à-fait ; un discours s'adresse plutôt à une foule, en général ; ici, seuls ses "disciples" seront les destinataires de ses paroles : nous sommes donc plutôt dans une logique initiatique, sinon ésotérique. C'est en tout cas dans un tel contexte que Matthieu a choisi de présenter cet ensemble de paroles attribuées à Jésus qui vont se suivre sans interruption sur trois chapitres de son évangile.
Il s'agit effectivement certainement d'une composition de Matthieu. D'abord, parce qu'il est inimaginable que Jésus ait pu enchaîner toutes ces paroles d'une traite, cela n'aurait eu aucun sens d'un strict point de vue pédagogique. Ensuite, parce qu'on peut constater que c'est l'ensemble de l'évangile de Matthieu qui est construit ainsi, par regroupements de passages du même genre : ici des paroles sur la façon de se comporter dans sa vie, puis il y aura des récits de guérisons, puis de nouveau des paroles mais cette fois sur le thème de la mission (du prosélytisme), puis des paraboles, etc. Enfin, on retrouve certains éléments de chacun de ces regroupements de Matthieu chez les deux autres évangiles synoptiques, mais ces éléments y sont bien plus imbriqués, mélangés, ce qui est plus vraisemblable.
Ce "discours sur la montagne" commence par huit "béatitudes", alors que chez Luc (6, 20-23) il n'y en a que quatre, et on peut remarquer que les quatre béatitudes communes à Luc et Matthieu parlent de situations subies (les pauvres, ceux qui pleurent, qui ont faim, qui sont persécutés), alors que les quatre que seul Matthieu a, parlent d'attitudes d'esprit (les doux, les miséricordieux, les purs, les pacifiants) : ceci trahit encore un regroupement fait par Matthieu d'éléments en réalité quelque peu hétéroclites.
Parmi les quatre qui parlent de situation subies, on peut aussi remarquer que deux — la première (les pauvres) et la dernière (les persécutés) — proclament ceux qu'elles concernent bienheureux dès maintenant : "à eux est le royaume des cieux" ; alors que pour les deux autres (ceux qui pleurent et ceux qui ont faim), ce sera pour une date ultérieure.
Heureux les pauvres ? Si Matthieu précise "en esprit", c'est d'abord pour signifier que cela suppose une pauvreté acceptée sans réserve. Il est évident qu'une pauvreté envieuse, une pauvreté pleine de rancœur et de jalousie, ne peut pas être heureuse. L'expression moderne de "sobriété heureuse" va tout-à-fait dans ce sens. Il est évident aussi que pauvreté ne signifie pas non plus misère. La misère, c'est quand on n'a même pas le minimum vital. La pauvreté, c'est le cas un peu extrême de la veuve que nous avions samedi, avoir un logement salubre, de quoi se vêtir, boire, et se nourrir. Et effectivement, si on est capable de se satisfaire de ce minima, que de soucis inutiles on s'épargne !
Heureux les persécutés : ah ! voilà qui est plus compliqué... Il faut bien comprendre d'abord qu'il ne s'agit pas ici de n'importe quelles persécutions, mais seulement de celle "pour la justice", ce qui est explicité ensuite comme étant la même qui a frappé et frappe tout prophète. Autrement dit, il s'agit ici de persécution parce que on témoigne de Dieu. Et il ne s'agit pas nécessairement de témoignage "agressif" qui cherche à recruter, etc. Cela peut être malgré soi, simplement parce qu'on a une façon de vivre et d'être, à contre-courant de la soit-disant "normalité". Rien que d'affirmer que, pour notre part, on ne trouve pas que la satisfaction des besoins de notre vie physiologique soit un but en soi, peut être ressenti par d'autres comme déstabilisant et provoquer des réactions agressives !
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Voyant les foules, il gravit la montagne,
il s'assoit.
Ses disciples s'approchent de lui,
il ouvre la bouche et les enseigne en disant :
« Heureux les pauvres en esprit :
à eux est le royaume des cieux !
Heureux les doux :
ils hériteront la terre.
Heureux les affligés :
ils seront consolés.
Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice :
ils seront rassasiés.
Heureux les miséricordieux :
pour eux il y aura miséricorde.
Heureux les purs de cœur :
ils verront Dieu.
Heureux les pacifiants :
ils seront appelés fils de Dieu.
Heureux les persécutés à cause de la justice :
à eux est le royaume des cieux !
Heureux êtes-vous,
quand ils vous insulteront et persécuteront,
quand ils diront contre vous toute mauvaiseté (en mentant !)
à cause de moi.
Réjouissez-vous, exultez !
Votre salaire est abondant aux cieux.
C'est ainsi qu'ils ont persécuté les prophètes,
ceux d'avant vous ! »
(Matthieu 5, 1-12)

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