Au ciel comme sur la terre
Dans ce passage de Matthieu se trouvent à peu près tous les fondements de ce qui deviendra la ou les églises ; le mot lui-même, "église" s'y trouve d'ailleurs (ici traduit par "communauté") dans une des deux seules occurrences de ce mot dans tous les évangiles, l'autre occurrence se trouvant aussi chez Matthieu seul, lorsque Jésus est censé féliciter Pierre d'avoir proclamé qu'il serait le Messie : tu es Pierre et sur cette pierre je fonderai mon "église" (= assemblée, communauté). Matthieu est donc vraiment l'évangéliste sur lequel se fonde une certaine conception — institutionnalisée et hiérarchisée — de l'organisation des chrétiens.
À l'époque où cet évangile a été rédigé, il ne prévoyait pourtant certainement pas ce qu'il en deviendrait par la suite. Quand Matthieu utilise ce mot, "ekklesia", il ne veut désigner par là que la communauté pour laquelle il écrit, qui n'est qu'une parmi de nombreuses autres communautés de ces premiers chrétiens. On se tromperait donc si on croyait que Matthieu prévoyait déjà les développements futurs d'une "église" unique, ou du moins d'une église qui voudrait être unique, ce qui n'a en fait jamais été le cas.
Si on garde présent à l'esprit ces restrictions, on peut alors admirer, relativement, la procédure ici recommandée, au sujet des désaccords entre personnes, qui peut concerner autant des comportements clairement immoraux, que des divergences de points de vue doctrinaux. Dans les deux cas, il va s'agir d'obtenir, par élargissement progressif des instances, une forme d'unanimité : il va falloir que toute la communauté se trouve du même avis pour que le récalcitrant se trouve exclu. Il s'agit bien ici des prémices de l'excommunication, le rejet hors de la communauté, de ceux dont elle juge qu'ils n'ont plus leur place en son sein.
Assez logiquement, vient ensuite le pouvoir de pardonner les péchés : ces règles de comportement et ces articles de foi que la communauté va se donner au fil du temps sont affirmés devenir des lois divines. Ce pouvoir de lier et délier dans le ciel comme sur la terre n'avait d'abord été accordé qu'à Pierre, toujours dans le cadre de sa proclamation que Jésus serait le Messie, et voici maintenant qu'il est étendu à la communauté dans son ensemble ; ceci est sans doute préférable, une telle prérogative dans les mains d'un seul homme..., mais cela reste quand même encore d'une prétention !
Pour terminer ce catalogue, enfin et heureusement, une perspective plus ouverte : quand deux ou trois sont unis au nom de Jésus, il est là, présent. Le catholicisme voit ici un des fondements de la présence réelle dans les espèces, pain et vin, consacrées ; certes, mais certainement pas non plus seulement cela. Deux ou trois rassemblés : rassemblés pour prier, rassemblés pour célébrer, mais encore rassemblés pour partager leur foi, ceci concerne bien aussi tout ce qui a été dit précédemment, ce que deux ou trois partagent, comme conceptions de foi, fait sens, a sa propre réalité.
Les débuts du christianisme, contrairement à la pieuse légende, ont été multiples, à un point qu'on imagine mal. Que ces différentes tendances aient été plus ou moins unifiées en une église qui se voulait la seule détentrice de la vérité ne signifie pas, en soi, que tous ceux qu'elle a exclus de son sein étaient toujours des suppôts des ténèbres, bien loin de là. Si une certaine unité des points de vue, une sorte de minimum commun, peut sembler souhaitable, l'inverse est vrai aussi, il est indispensable que l'unité ne se confonde jamais avec l'uniformité.
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Maintenant, si ton frère a péché,
va, reprends-le, entre toi et lui seul.
S'il t'entend, tu auras gagné ton frère,
mais s'il n'entend pas,
prends encore avec toi un ou deux,
pour que "sur la bouche de deux témoins, ou trois,
soit établie toute affaire",
et s'il refuse de les entendre, dis-le à la communauté,
et s'il refuse d'entendre même la communauté,
qu'il soit pour toi comme le païen et le taxateur !
Amen, je vous dis :
tout ce que vous lierez sur la terre
sera lié dans le ciel,
et tout ce que vous délierez sur la terre
sera délié dans le ciel.
Encore,
amen je vous dis
que si deux d'entre vous s'accordent sur la terre
pour demander quoi que ce soit,
cela leur adviendra
de par mon père qui est dans les cieux.
Car, là où deux ou trois
sont rassemblés en mon nom,
là je suis au milieu d'eux.
(Matthieu 18, 15-20)

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