Le jour de gloire de Pierre
Matthieu est le seul à décrire un Jésus qui félicite Pierre d'avoir proclamé qu'il était le Messie. Chez Marc (8, 27-30) comme chez Luc (9, 18-21), à cette proclamation de Pierre "Tu es le Messie", Jésus répond en vitupérant contre les disciples et il leur interdit de dire ça... Il vitupère contre les disciples : pas seulement contre Pierre, ce qui indique qu'il n'y a évidemment pas que Pierre qui pense que Jésus soit le Messie, mais en fait tout le monde, les Douze, les disciples, et même toutes les foules qui suivent occasionnellement. L'attente du Messie est une caractéristique forte de la société juive de l'époque, et dès qu'une personne manifeste quelques signes un peu exceptionnels, aussitôt on se pose la question : n'est-ce pas lui le Messie ?
Certains argumentent que ce dialogue propre à Matthieu, où Jésus le félicite et, dans la foulée, institue en quelque sorte la future Église chrétienne avec Pierre à sa tête, proviendrait d'une couche très ancienne des traditions sur Jésus, parce que ce passage est très fortement sémitique, parsemé de sémitismes. De fait on a : Barjona, qui signifie "fils de Jonas", "chair et sang" qui est une expression typiquement hébraïque, "Kephas" (traduit ici par "Pierre") et dont le jeu de mots avec la "pierre" de fondation de l'église fonctionne en araméen (et en français !) mais pas en grec. Mais cet argument est faible. Matthieu étant sémite, il est naturel qu'en brodant sur les matériaux qu'il a reçus de la tradition, il s'exprime ...en sémite ! C'est par ailleurs une caractéristique forte de l'évangile de Matthieu, que ce souci de définir des normes, de construire une institution et des règles de conduite.
Le jeu de mots sur Pierre, qui est censé avoir été ici choisi comme future fondation de l'église, trouve d'ailleurs un écho ensuite beaucoup moins reluisant lorsque Jésus le traite de satan, et qu'il lui dit, selon les traductions, qu'il est un "obstacle", ou une "occasion de chute", ou de "scandale". Ce dernier mot, "scandale", est la simple translittération du grec "skandalon", mais il faut là encore remonter à l'origine hébraïque de cette expression, qui désigne très précisément "une pierre" qui se trouve sur le chemin d'une personne et qui la fait trébucher... Juste retour des choses ? pour le moins un avertissement. Pierre ne pensait pourtant pas à mal en voulant détourner Jésus de ce qui lui semblait être un coup de blues. Mais plus profondément, éclate ici clairement à quel genre de Messie pensait Pierre, et ce simple fait doit nous faire écarter définitivement que Jésus ait pu le féliciter de sa proclamation "messianique".
Faut-il préciser que, dans cette proclamation "Tu es le Messie, le fils du Dieu vivant", il n'y a de toutes façons rien de ce qui deviendra la foi de l'église (ou des églises) chrétienne ? "Messie" ("Christ") n'implique pas dans ce contexte purement juif la moindre notion de divinité de Jésus, le Messie est une figure plus ou moins floue, peut-être plus qu'un homme, mais de toutes façons, dans le judaïsme, comme dans l'islam d'ailleurs, Dieu seul est Dieu, point final. Et "fils de Dieu" non plus ne signifie en aucune façon une filiation naturelle, quasi biologique, mais seulement une filiation d'adoption ; c'est un qualificatif couramment utilisé pour les personnages importants du judaïsme, prêtres, prophètes ou rois.
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Jésus vint
du côté de Césarée de Philippe,
il questionnait ses disciples en disant :
« Qui les hommes disent-ils qu'est le fils de l'homme ? »
et ils dirent :
« Les uns : "Jean le baptiseur",
d'autres : "Élie",
certains : "Jérémie, ou un des prophètes". »
Il leur dit :
« Mais vous, qui dites-vous que je suis ? »
alors Simon-Pierre répondit et dit :
« Tu es le Messie, le fils du Dieu vivant ! »
Jésus répondit et lui dit :
« Heureux es-tu, Simon, Barjona,
parce que ni chair ni sang ne te l'ont révélé,
mais mon père qui est dans les cieux,
aussi moi, je te dis que
tu es Pierre
et que sur cette pierre
je bâtirai mon assemblée
et portes des enfers ne l'emporteront pas sur elle !
Je te donnerai les clés
du royaume des cieux,
et ce que tu lieras sur la terre
sera lié dans les cieux,
et ce que tu délieras sur la terre
sera délié dans les cieux. »
Puis il enjoignit aux disciples
qu'ils ne disent à personne qu'il est le Messie :
de ce moment, Jésus commença à montrer à ses disciples
qu'il devrait aller à Jérusalem
et beaucoup souffrir
des anciens et grands prêtres et scribes,
et être tué,
et, le troisième jour, être réveillé.
Pierre le prit à part
et commença à le sermonner en disant :
« Il n'en est pas question, Seigneur,
non, cela ne t'arrivera pas ! »
alors il tourna le dos à Pierre et lui dit :
« Reste derrière moi, satan,
tu es pour moi une pierre pour trébucher,
car tes pensées ne sont pas celles de Dieu
mais celles des hommes ! »
(Matthieu 16, 13-23)

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