Wahou ! la Cananéenne...
Voici, une fois n'est pas coûtume, un Jésus antipathique au possible ! Cette femme qui crie sa douleur, il ne lui dit pas un mot, il l'ignore, fait comme si elle n'existait même pas : c'est une païenne, et certains juifs se comportaient ainsi en certaines circonstances avec les païens, estimant n'avoir aucune obligation envers eux et qu'ils se souilleraient d'avoir la moindre relation avec eux... Matthieu a bien pris soin de mentionner que la femme, une Cananéenne donc une païenne, "sortit de ces frontières", donc est venue de chez elle (le pays de Tyr et Sidon, soit la Syro-Phénicie) en Israël, c'est une immigrée, même provisoire, elle n'est pas à sa place ici.
Deuxième étape, les disciples ont raison, elle leur casse les oreilles avec ses récriminations, que Jésus la fasse au moins déguerpir. On ne sait pas pourquoi ils ne le font pas eux-mêmes, en d'autres circonstances ils ne s'en sont pas gênés, lorsque c'étaient des femmes qui voulaient venir faire bénir leur enfant par Jésus. Peut-être ici ont-ils justement peur de se rendre impurs rien qu'en s'adressant à elle et préfèrent-ils laisser Jésus en prendre le risque ? Toujours est-il que ce dernier, c'est le moins qu'on puisse dire, n'est toujours pas tendre, comparant sa fille à un chiot, et donc elle-même à une chienne !
Et cette femme, admirable, comme souvent les mères pour leurs enfants, accepte cette humiliation, et c'est par cette acceptation qu'elle trouve l'ouverture vers le cœur de Jésus : je veux bien être une chienne, mais dans ce cas tu ne peux pas nier que même les chiens peuvent profiter des restes de repas de leurs maîtres... ! Wahou ! voici donc la femme qui a fait comprendre à Jésus que son rôle ne concernait pas que ses coreligionnaires ?
Certains exégètes considèrent que c'est trop gros, que ce récit a été inventé pour justifier que, après quelques temps où les premiers "chrétiens" n'étaient tous que des juifs, ils aient commencé à s'adresser directement à des non-juifs. L'argument est faible, cela ne nécessitait en aucun cas de montrer un Jésus aussi récalcitrant, rabaissant ainsi l'aura du héros. En fait, il y a un autre passage où il est aussi question de ne s'adresser qu'aux juifs, de ne surtout pas s'intéresser ni aux païens, ni même aux Samaritains, c'est lorsque Jésus envoie les Douze en mission (Matthieu 10, 5-6), et là il n'y a rien qui vienne contredire ces instructions.
Non, de tels épisodes montrent sans aucun doute que, au moins dans un premier temps, Jésus raisonnait bien comme un juif traditionnel : le salut est destiné en priorité à Israël, sa vocation personnelle ne concerne que Israël. En somme, il se voyait sans doute comme un prophète, exactement comme tous les autres prophètes, inspirés par YHWH pour parler à son peuple, et même pas comme Jonas, qui, lui, avait été envoyé justement à des païens.
Non, tout divin qu'il ait pu être, Jésus n'avait pas pour autant la science infuse. On peut le dire encore plus clairement : s'il était divin, il ne le savait même pas... peut-être s'en posait-il la question, mais la réponse, il n'y a éventuellement que lorsqu'il a été ressuscité qu'il ait pu l'avoir, encore faudrait-il savoir ce qu'a pu être effectivement et exactement cet évènement-là ?
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Jésus sortit de là
et se retira du côté de Tyr et Sidon,
et voici, une femme Cananéenne
sortit de ces frontières
et elle criait en disant :
« Aie pitié de moi, Seigneur, fils de David,
ma fille a le malheur d'être possédée par un démon ! »
Mais il ne lui répond pas une parole.
Ses disciples s'approchèrent
et lui demandèrent en disant :
« Chasse-la, parce qu'elle crie après nous. »
mais il répondit et dit :
« Je n'ai été envoyé
qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël. »
Alors elle vint et se prosterna devant lui en disant :
« Seigneur, secours-moi ! »
mais il répondit et dit :
« Ce n'est pas bien de prendre le pain des enfants
et de le jeter aux chiots. »
aussi dit-elle :
« Oui, Seigneur,
et justement les chiots mangent des miettes
qui tombent de la table de leurs maîtres ! »
Alors Jésus répond et lui dit :
« Ô femme, elle est grande ta foi,
qu'il en soit pour toi comme tu le souhaites ! »
et sa fille fut guérie dès cet instant.
(Matthieu 15, 21-28)

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