Sur la terre comme au ciel
Il y a deux notions issues du judaïsme, qui n'ont aucun rapport à l'origine, et que beaucoup, depuis l'émergence du christianisme, confondent, au point de les identifier l'une à l'autre, ce sont celles de royaume — ou règne — de Dieu d'une part, et de résurrection d'autre part.
Au départ, le royaume, ou règne, de Dieu est une espérance temporelle : Israël n'est pas souverain sur sa terre, presque toujours il a dû composer avec de puissants voisins. Il a passé des alliances, lesquelles comportaient évidemment des contreparties, il a été envahi, occupé, déporté, est revenu mais pour faire face à de nouveaux envahisseurs, de nouvelles occupations, de nouvelles tutelles : ce n'est pas ça que Dieu lui avait promis. C'est dans ce contexte que s'élabore progressivement la figure d'un "messie", autrement dit une personne choisie et bénie par Dieu, qui va définitivement chasser tout occupant et interdire toute ingérence à l'avenir. Ce sera une situation nouvelle et définitive. Tel est le Royaume de Dieu, la souveraineté définitive et éternelle d'Israël sur sa terre.
Ceci ne signifie en aucun cas que les habitants de cette terre ne mourront plus...! Cette question-là, complètement distincte, est celle à laquelle répond la croyance en la résurrection. D'après les évangiles, il semblerait que cette croyance n'était pas partagée par tous les juifs, notamment les sadducéens y sont dits ne pas y croire, mais il faut être prudents, les évangiles et le supposé pharisien Flavius Josèphe sont à peu près nos seules sources sur qui étaient les sadducéens, ce ne sont donc pas des garants d'objectivité. Quoi qu'il en soit, si on se base sur la controverse racontée dans les évangiles entre Jésus et des sadducéens, rien ne permet de penser que cette "résurrection" concernait la chair.
Pour en revenir au royaume, il semble que Jésus en ait fait largement évoluer le concept, puisqu'il va jusqu'à affirmer (Luc 17, 21) que "le royaume de Dieu est en vous". Alors qu'au début des évangiles, tant Jean-Baptiste que Jésus proclament que le Royaume est tout proche, voici qu'un peu plus tard Jésus affirme qu'il est déjà là. Or rien, évidemment, n'a changé entre temps dans la situation géopolitique du pays, c'est donc la notion elle-même du royaume qui a changé. Pour Jésus, il ne s'agit plus d'une royauté extérieure mais intérieure, il semble bien s'être désolidarisé de toutes ces dimensions politiques que comportaient ces notions tant de messie que de royaume terrestre.
Pour la résurrection, c'est cette fois ce qui est arrivé au corps, mort, de Jésus, qui a influé pour en arriver à penser qu'elle puisse comporter une dimension corporelle charnelle. La disparition mystérieuse de ce corps, dont témoignent non seulement les évangiles mais aussi le linceul de Turin, a eu tendance, de fait, à faire penser qu'il pourrait en être de même pour tout un chacun, ce qui ne semble vraiment pas raisonnable. On peut penser que si on en est arrivé là, c'est parce que justement on est passé à côté du "déjà là, en vous" du royaume, de sa dimension toute intérieure. Ce qui est intérieur est psychique, concerne l'âme, et ce n'est pas parce que notre expérience actuelle est celle d'une âme animant un corps que sa destinée est d'en avoir toujours besoin. C'est en tout cas ce dont nous parlent les récits d'apparition de Jésus après sa mort : certes il peut se montrer sous tous les aspects qui caractérisent un corps, mais en même temps il apparaît soudain au milieu d'une pièce fermée, ce qui suppose bien que ce corps ne lui est pas nécessaire, qu'il ne s'est matérialisé que pour prouver à ses disciples sa survie après la mort...
"Se faire eunuque à cause du royaume" n'est alors déjà pas à prendre au sens physiologique de la castration, évidemment, mais se veut une anticipation de cet état qui est supposé devenir le nôtre à la mort, où n'ayant plus la nécessité d'un corps, nous n'aurons plus non plus l'usage d'en engendrer d'autres (nous serons comme des anges, dit Jésus dans la controverse avec les sadducéens, ce qui signifie notamment asexués) ; il s'agit donc du célibat consacré. Cette pratique est-elle judicieuse, ne comporte-t-elle pas une forme d'orgueil à vouloir ainsi anticiper ce que nous n'avons pas encore acquis ? il semble bien que Jésus lui-même ait été célibataire...
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Alors des pharisiens s'approchèrent de lui
pour le tester en disant :
« Est-il permis à un homme de renvoyer sa femme
pour n'importe quelle cause ? »
mais il répondit et dit :
« N'avez-vous pas lu que
"Le créateur au commencement mâle et femelle les a faits"
et qu'il a dit :
"À cause de cela, un homme quittera le père et la mère
et sera attaché à sa femme
et ils seront les deux une seule chair." ?
ainsi, ils ne sont plus deux
mais une seule chair,
donc, ce que Dieu a attelé ensemble,
qu'homme ne le sépare ! »
Ils lui disent :
« Pourquoi alors Moïse a-t-il commandé
de donner un acte de rupture et de renvoyer ? »
Il leur dit :
« Moïse, c'est à cause de votre sclérose de cœur
qu'il vous a autorisés à renvoyer vos femmes,
mais au commencement il n'en était pas ainsi,
et moi je vous dis que,
qui renverrait sa femme, sauf en cas de prostitution,
et se marierait avec une autre,
il serait adultère. »
Les disciples lui disent :
« Si telle est la condition de l'homme avec la femme,
il n'y a pas d'intérêt à se marier ! »
mais il leur dit :
« Tous ne comprennent pas cette parole,
mais seulement ceux à qui cela a été donné,
car il y a des eunuques
qui du ventre de leur mère sont nés ainsi,
et il y a des eunuques
qui ont été faits eunuques par les hommes,
et il y a des eunuques
qui se sont faits eunuques eux-mêmes
à cause du royaume des cieux ;
qui est capable de comprendre, qu'il comprenne ! »
(Matthieu 19, 3-12)

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