Morts vivants
"Heureux les pauvres..., heureux ceux qui ont faim..., heureux ceux qui pleurent..." : chez Luc, les béatitudes sont brutes de décoffrage, pas comme chez Matthieu où c'est : heureux les pauvres ..."en esprit", heureux ceux qui ont faim ..."de justice" ; et comme pour enfoncer encore plus le clou, Luc complète les béatitudes par des malédictions : "Malheur à vous les riches..., malheur à vous les rassasiés..., malheur à vous qui riez..." Mais il faut bien le dire, prises telles quelles, au pied de la lettre, ces paroles sont scandaleuses. Désolé, Luc, mais si c'est vraiment ça que tu as voulu dire, on ne peut pas y adhérer, c'est une insulte à tous ceux qui souffrent, à tous ceux qui n'ont même pas de quoi survivre.
Certes, Jésus n'était pas riche, il vivait apparemment comme un vagabond, mais il avait des amis et des amies qui, elles et eux l'étaient, et qui l'aidaient, lui et son mouvement (Luc 8, 3). Qu'on pense aussi à ce parfum que répandit sur ses pieds Marie de Béthanie et qui coûtait près d'une année de smic... (Jean 12, 5) Ah ! c'est facile d'être "pauvre" dans ces conditions. Et si Jésus a pu jeûner quarante jours juste après son baptême, par la suite c'est plutôt une réputation scandaleuse de bon mangeur ("glouton") et même buveur de vin qu'il a eue (Matthieu 11, 19 ; Luc 7, 34). Quant à pleurer, certes il l'a fait, sur les capitalistes de son temps, les intégristes, les pisse-vinaigre de tout poil, jusqu'à la croix où il ne jubilait certes pas, quoi que puisse en dire l'évangile de Jean.
Alors, bien que cette forme épurée des béatitudes que nous présente Luc soit vraisemblablement plus fidèle, que la version de Matthieu, aux paroles telles que Jésus a dû les prononcer, parce qu'il voulait provoquer un choc, il n'en reste pas moins qu'il faut les comprendre plus symboliquement ; plus spirituellement (?)
Heureux les pauvres, heureux ceux qui ne croient pas : qu'ils savent tout, qu'il ont tout compris, qui sont dans un système de pensée fermé, qui n'attendent plus rien qui pourrait les surprendre. Heureux, oui, ceux qui savent qu'il leur manque quelque chose, de fondamental, sans lequel ils ne pourront jamais être vraiment heureux, et qui ne cherchent pas à combler ce manque par de faux biens, qu'ils auront beau accumuler et accumuler au détriment de ceux qui les produisent sans que cela ne puisse jamais les satisfaire. Oui, heureuse cette pauvreté-là, mais certainement pas heureuse la misère, le manque même du minimum vital.
Heureux alors ceux qui ont faim de ce qui pourra combler ce manque essentiel qu'aucun bien matériel ne pourra jamais remplacer, mais certainement pas heureux ceux que la faim de nourriture tenaille du matin jusqu'au soir, les empêchant même de dormir. Et heureux ceux qui pleurent de ne pas atteindre à cette source qui, seule, importe à notre bonheur, mais certainement pas heureux ceux qui crèvent de solitude dans l'indifférence de notre société technocratisée et anonymisée.
Et heureux sommes-nous si, en disant cela, nous nous faisons des ennemis des bien-pensants, de tous ceux que ce système accommode ; oui, heureux sommes-nous, car leur réaction signifie qu'ils ne sont peut-être pas encore aussi morts qu'on pouvait le craindre...
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Et ayant levé les yeux sur ses disciples, il disait :
« Heureux les pauvres !
car à vous est le royaume de Dieu,
heureux ceux qui ont faim maintenant !
car vous serez rassasiés,
heureux ceux qui pleurent maintenant !
car vous rirez,
heureux êtes-vous
si les hommes vous haïssent,
et s'ils vous excluent et vous insultent
et rejettent votre nom comme mauvais,
à cause du fils de l'homme !
réjouissez-vous en ce jour-là et tressaillez !
car voyez, votre récompense est abondante dans le ciel,
car ces choses-là,
leurs pères en faisaient de semblables aux prophètes.
Mais par contre,
malheur à vous les riches !
car vous avez eu votre consolation,
malheur à vous les rassasiés maintenant !
car vous aurez faim,
malheur à vous qui rigolez maintenant !
car vous serez affligés et vous pleurerez,
malheur à vous si tous les hommes disent du bien de vous,
car ces choses-là,
leurs pères en faisaient de semblables aux faux prophètes ! »
(Luc 6, 20-26)

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