Une universalité problématique
Dans quelle mesure Jésus comprenait-il que le Dieu dont il vivait, la conception qu'il s'en faisait et dont il voulait témoigner, s'adressait bien au-delà de ses seuls coreligionnaires ? Quand on voit les dissensions qui se sont produites, après sa mort, entre un Paul qui s'est mis presque systématiquement à s'adresser directement aux "païens" (ce qui signifie les non-juifs) en parcourant l'empire romain, et les autres qui préféraient rester à Jérusalem et ne s'adresser qu'aux juifs, on imagine mal que ce soit Jésus qui, de son vivant, ait initié cette ouverture.
De fait, on le voit bien ici : ce "chef de cent" — qui n'est pas nécessairement un centurion de l'armée romaine, car il peut très bien faire partie de la soldatesque de Hérode — n'est pas juif, mais il est intéressé par leur religion, et voici que pour oser espérer que Jésus veuille bien guérir son esclave, il lui envoie une délégation des "anciens des juifs" de Capharnaüm, en somme des huiles, des notables, de la cité. Tout ceci suppose bien une réputation de Jésus qui ne s'adresserait qu'aux juifs, et il faut alors faire intervenir les autorités juives du lieu pour dire à Jésus qu'il a le droit de répondre à la demande de cet homme parce que, bien que non-juif, c'est un sympathisant.
Les rôles sont inversés ! d'habitude c'est Jésus qui bouscule les certitudes des autorités juives, ici, ce sont elles qui lui demandent de sortir de sa supposée vision un peu obtuse pour s'ouvrir un peu plus à l'universel !!! cette façon de présenter cet épisode est quand même suspecte. Dans le parallèle chez Matthieu (8, 5-13), le chef de cent s'adresse directement à Jésus et ce dernier s'offre alors immédiatement et sans aucune hésitation à aller chez lui guérir son garçon. La question se pose donc : est-ce Luc qui a volontairement construit toute cette mise en scène, ou Matthieu qui a voulu gommer les réticences de Jésus à l'égard des non-juifs ?
On peut alors se rappeler de cet autre épisode de guérison d'un enfant de non-juif, la fille de la syro-phénicienne (Matthieu 15, 21-28 ; Marc 7, 24-30), où cette fois les deux versions qui nous sont rapportées sont d'accord : Jésus n'avait d'abord aucunement l'intention d'accéder aux suppliques de cette femme, et c'est même chez Matthieu que cette fermeture de Jésus est la plus choquante. La question se complique ainsi encore plus : dans quel ordre ont pu se dérouler ces deux épisodes ?
Matthieu est le seul à les rapporter tous les deux, et comme on sait qu'il ne s'occupe guère d'ordre chronologique, la logique voudrait que l'épisode de la syro-phénicienne (où Jésus affirme clairement qu'il n'a été envoyé qu'aux juifs) se soit produit en premier, ce qui pourrait justifier qu'avec le chef de cent il n'oppose plus la moindre réticence ? On aimerait bien admettre ce raisonnement, mais en ce cas, tout aussi logiquement, il aurait dû se produire aussi d'autres guérisons de non-juifs au cours de son ministère, qui nous seraient rapportées par les évangiles. Or, ces deux épisodes-là, la syro-phénicienne et le chef de cent, sont absolument les seuls.
Il semble donc alors comme le plus probable que Jésus n'avait pas vraiment pensé que sa mission puisse concerner directement les non-juifs. Les deux épisodes, du chef de cent et de la syro-phénicienne, s'ils peuvent avoir un fondement historique, dont il serait très problématique de spécifier lequel, ont surtout été très fortement, sinon totalement, développés, pour apporter un fondement à l'extension ultérieure du christianisme. Il n'est pas impossible que, ici, avec le chef de cent, l'exclamation finale de Jésus soit authentique "même pas en Israël je n'ai trouvé une telle foi", mais sans que cela ne signifie qu'il ait changé d'avis sur le public auquel il pensait avoir été envoyé par Dieu...
Et ceci pourrait constituer une explication de pourquoi il acceptera, à la fin, de se laisser mettre à mort.
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Quand il eut achevé toutes ses paroles
aux oreilles du peuple,
il entra dans Capharnaüm.
Un esclave d'un chef de cent qui allait mal
était près de périr,
et il l'avait en grande estime.
Ayant alors entendu parler de Jésus,
il lui envoya des anciens des juifs
pour lui demander qu'il vienne et qu'il sauve son esclave.
Ils arrivèrent auprès de Jésus
et ils le suppliaient avec insistance en disant :
"Il est digne que tu lui offres cela,
car il aime notre nation,
et la synagogue, c'est lui qui l'a bâtie pour nous. »
Et Jésus allait avec eux,
et déjà il n'était plus très éloigné de la maison,
lorsque le chef de cent envoya des amis lui disant :
« Seigneur, ne te donne pas cette peine !
car je ne mérite pas que tu viennes sous mon toit,
aussi ne me suis-je même pas jugé digne
de venir à toi,
mais dis d'une parole ! et il sera guéri mon garçon ;
car moi, je suis un homme placé sous une autorité
tout en ayant sous moi des soldats,
et je dis à l'un : "Va !" et il va,
et à un autre : "Viens !" et il vient,
et à mon esclave : "Fais cela !" et il fait. »
Alors ayant entendu cela Jésus l'admira
et s'étant tourné vers la foule qui le suivait il dit :
« Je vous dis,
même pas en Israël je n'ai trouvé une telle foi. »
Et étant revenus à la maison,
les envoyés trouvèrent l'esclave en bonne santé.
(Luc 7, 1-10)

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