Partage d'évangile quotidien
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Pour le meilleur et le pire

Jeu. 5 Octobre 2023

Voici donc ce deuxième envoi en mission, propre à Luc seul : l'envoi de "soixante-dix autres". Autres que quoi ou qui ? évidemment autres que les douze qui avaient déjà été envoyés précédemment (Luc 9, 1-6 ; Matthieu 10, 5-16 ; Marc 6, 7-13). Douze comme les douze tribus d'Israël : cette première mission ne concernait donc que les Juifs, Matthieu le disant explicitement (ni les païens, ni même les Samaritains), et c'est la seule qui soit rapportée par les trois évangiles synoptiques. Soixante-dix, ou soixante-douze dans certains manuscrits, c'est le nombre total des nations païennes (non juives) selon le chapitre 10 de la Genèse (soixante-dix dans le texte hébraïque, soixante-douze dans le texte grec de la Septante...) Et, comme pour souligner l'importance qu'a pour lui cet envoi en mission, symboliquement à destination des païens, Luc l'a largement plus développé (12 versets) que son envoi des Douze (six versets seulement).

On sait que Luc est un disciple de Paul, et que Paul est ce juif parmi les premiers qui aient adhéré à la messianité de Jésus après sa mort, et que le zèle et l'enthousiasme missionnaire l'ont ensuite porté à répandre son message auprès des païens, sans réserve, lorsque les autres avaient plus tendance à se cantonner à leurs seuls coreligionnaires. On comprend alors pourquoi Luc est le seul évangéliste à avoir construit ce deuxième envoi en mission : pour donner plus de fondement à l'activité missionnaire de son mentor Paul. Pour l'anecdote, le "mangez ce qui vous est servi" qu'on trouve ici, se trouve aussi textuellement chez Paul en 1 Corinthiens 10, 27, et concerne les règles de pureté sur la nourriture, qui risqueraient de ne pas être respectées lors de repas offerts par des païens.

Chez Paul, la question est relativement grave. On sait qu'il avait dû négocier ferme avec Jacques dit le frère du Seigneur, ainsi que Pierre, et les autres de la première communauté de Jérusalem, pour que les païens qu'il convertissait au message de Jésus ne soient pas obligés de respecter toutes les prescriptions légales théoriques du judaïsme, en particulier qu'ils ne soient pas obligés de se faire circoncire. Le minimum qui lui avait été demandé était que ces convertis issus du paganisme devaient s'abstenir "des viandes offertes en sacrifice aux idoles, du sang, des viandes non saignées et des unions illégitimes" (Actes des Apôtres 15, 29). Mais comment, lorsqu'on est invité chez un païen, savoir si la viande qu'on nous sert ne fait pas partie de ces viandes qui ont été préalablement "offertes en sacrifice aux idoles" ? c'est là que Paul prend alors sur lui de donner comme consigne, si on n'en sait rien, de manger ce qui nous est servi "sans poser de questions par motif de conscience", c'est seulement si on nous avertit qu'elles ont été offertes en sacrifice aux idoles qu'on doit alors refuser d'en manger.

Toutes ces subtilités peuvent sembler étranges aux héritiers de deux mille ans de christianisme... il y a belle lurette que le divorce a été consommé. Ce n'était pourtant pas ce que souhaitait Paul : né juif, il restait juif dans l'âme, et ressentait comme un écartèlement le fait que ses frères et sœurs juifs adhèrent si peu à la messianité de Jésus. Paul n'est pas le responsable de la rupture, il a seulement initié une sorte d’aggiornamento, qui a été comme une impulsion, sur la lancée de laquelle d'autres ont poursuivi, certainement bien au-delà des intentions initiales de "l'apôtre des nations". Il semble notamment bien peu probable que Paul aurait été d'accord pour dire de Jésus qu'il soit Dieu, bien que ses écrits, avec l'évangile de Jean, soient de ceux qui s'en rapprochent le plus. Mais il était à peu près inévitable que l'afflux massif de païens dans ce mouvement naissant l'entraîne à aller beaucoup plus loin que ce que souhaitaient ses initiateurs.

Pour le meilleur et le pire ?

 

 

Et après cela,
    le Seigneur désigna encore soixante-dix autres
et les envoya deux par deux devant sa face
    en toute ville et lieu où lui-même devait venir,
    et il leur disait :

« Beaucoup de moisson
    mais peu d'ouvriers,
implorez donc le seigneur de la moisson,
qu'il envoie des ouvriers
    dans sa moisson !
Allez !
    voici, je vous envoie comme des agneaux au milieu de loups ;
ne portez pas de bourse, ni de besace, ni de chaussures,
    et ne saluez personne sur le chemin !

En quelque maison que vous entriez,
    dites d'abord : "Paix !" à cette maison,
et s'il y a là un fils de paix,
    elle reposera sur lui votre paix,
sinon, elle retournera sur vous ;
restez dans cette même maison,
    mangez et buvez ce qu'il y a chez eux,
car l'ouvrier est digne de son salaire :
    ne passez pas de maison en maison.

En quelque ville où vous entreriez
    et où ils vous accueilleraient,
mangez ce qui vous est servi,
et guérissez chez elle les infirmes,
    et dites-leur :
"Il s'est approché de vous le royaume de Dieu !"
mais en quelque ville où vous entreriez
    et où ils ne vous accueilleraient pas,
sortez sur leurs places et dites :
"Même la poussière de votre ville
    qui s'est collée sur nous à nos pieds,
    nous l'essuyons pour vous,
cependant, sachez ceci, que :
    s'est approché le royaume de Dieu !"
à vous je dis que
pour Sodome en ce jour-là ce sera plus supportable
    que pour cette ville-là. »

(Luc 10, 1-12)

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