Mort, où est ta victoire ?
Trois petites vignettes pour illustrer ce que signifie suivre Jésus. On dira : mais on sait ce que c'est, il y a ces saints qui portent les stigmates de la Passion, ces saints qui ont les mêmes plaies que lui aux mains, aux pieds, au côté, à la tête... si ça, ça n'est pas suivre Jésus ! Au risque de choquer les éventuelles personnes qui liront ceci et qui peuvent avoir une dévotion pour l'un ou l'autre de ces saints stigmatisés — qu'elles veuillent bien m'en excuser —, mais non, pour ma part de tels phénomènes ne me semblent pas du tout significatifs de ce que veut dire, pour l'essentiel, suivre Jésus.
Jésus était entièrement tourné, orienté, vers celui qu'il appelait le Père, c'est-à-dire Dieu, et "suivre Jésus" signifie nous tourner, nous orienter, entièrement nous aussi vers le Père ; et non pas nous tourner vers Jésus. C'est cela qu'on peut reprocher au christianisme, quand il a divinisé Jésus : de l'avoir interposé entre Dieu et nous. Que cette vie entièrement tournée vers Dieu l'ait mené sur la croix ne signifie pas automatiquement que nous ayons à mourir nous aussi sur une croix, ni même nécessairement à mourir martyrs. Cela peut être le cas, cela pourra nous valoir des ennuis, si cette façon de concevoir notre vie en perturbe d'autres, si par là nous devenons la mauvaise conscience de celles et ceux qui ne conçoivent pas leur vie autrement que comme égocentrisme sans limites, mais ce n'est en fait pas à nous d'en décider.
La première de nos trois vignettes parle des renards qui ont leur tanière et des oiseaux qui ont leur nid. On peut remarquer que la tanière ou le nid, au-delà d'être des lieux "où reposer la tête", où se sentir à l'abri, protégé, pour souffler des dangers du monde, ont surtout pour objectif premier de pouvoir y mettre au monde et élever la progéniture ; peut-être y a-t-il ici, implicitement, un éloge du célibat, dont il est pour le moins vraisemblable que c'était l'état de vie de Jésus, ainsi que de celles et ceux qui le suivaient physiquement, qui avaient au moins pour un temps laissé derrière elles et eux leurs éventuels conjoints, parents, enfants, maisons, etc.
Mais qui dit tanière ou nid, dit lieu qui va centraliser notre vie, et dit donc territoire, espace autour de cette tanière ou de ce nid sur lequel on se cantonnera et dont on s'efforcera de défendre l'accès aux autres. Au-delà donc du lieu "où reposer la tête", il y a certainement ici aussi le rejet, difficile à entendre pour les juifs, de la notion de terre promise, d'espace qui serait leur propriété. On sait par ailleurs que Jésus avait rejeté la notion du Temple de Jérusalem comme lieu privilégié de la présence de Dieu, lequel pour lui demeure essentiellement en tout un chacun ; en conséquence, il est aussi logique qu'il rejette la notion de terre sainte, de territoire, de nation, pas plus saintes les unes que les autres...
La deuxième de nos trois vignettes pouvait encore plus choquer ses compatriotes et coreligionnaires, et nous fait approcher de sa compréhension de ce qu'est la mort, c'est-à-dire : rien. La mort n'est rien, le corps mort n'est plus rien, ce n'est d'ailleurs plus un corps, à proprement parler, c'est un cadavre, un tas, un amas, de tout ce qu'on veut, mais qui ne sera plus au final que de la poussière, des molécules, des atomes, ce n'est plus un corps, un corps c'est de la vie ou rien. Un corps, c'est de la vie qui se manifeste sous une forme donnée, et quand cette vie abandonne cette forme, ce n'est plus un corps. Cette vie, elle, disparaît-elle pour autant, sous prétexte qu'elle a abandonné cette forme ? là est toute la question :
Le fait que Jésus soit apparu ressuscité à ses disciples sous une forme humaine peut être perturbant, tout comme l'image qu'avait développée Ézéchiel d'ossements se recouvrant de chair et se relevant vivants, mais il semble difficile d'envisager ainsi l'après de la mort. Concernant la résurrection de Jésus, on remarque que s'il a pu prendre cette forme humaine plus ou moins semblable à celle qu'il avait de son vivant (plus ou moins ; souvent, ceux qui le connaissaient pourtant bien, mettaient du temps à reconnaître que c'était lui...), il apparaissait cependant soudainement au milieu d'une pièce fermée à clé, ce qui signifie que sa matérialité sous cette forme-là n'était pas essentielle...
Laisser les morts enterrer leurs morts, c'est donc laisser la terre reprendre ce qui lui appartient, mais n'est-ce pas aussi affirmer que, ceux qui pensent que la personne a disparu avec son cadavre, ne sont déjà plus elles-mêmes vivantes ? ou ne le sont pas encore ?
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Et comme ils allaient sur le chemin,
quelqu'un lui dit :
« Je te suivrai
où que tu ailles. »,
et Jésus lui dit :
« Les renards ont des tanières
et les oiseaux du ciel des nids,
mais le fils de l'homme n'a pas où reposer la tête. »
Il dit alors à un autre : « Suis-moi ! »
mais lui dit : « Seigneur, autorise-moi
à d'abord m'en aller enterrer mon père ! »,
alors il lui dit :
« Laisse les morts enterrer leurs morts !
et toi va-t-en annoncer le royaume de Dieu ! »
Alors un autre encore lui dit :
« Je te suivrai, Seigneur,
mais d'abord autorise-moi
à dire adieu à ceux de ma maison ! »,
mais Jésus lui dit :
« Personne qui mette la main sur la charrue
puis regarde vers l'arrière
n'est apte au royaume de Dieu. »
(Luc 9, 57-62)

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