Frères ennemis
Les Samaritains sont pourtant des "Juifs", eux aussi, comme les autres : ils sont les descendants de dix des tribus d'Israël, tandis que les Judéens ne sont les descendants que des deux autres tribus...
Est-ce à partir du moment où Jacob s'est battu contre YHWH et a considéré l'avoir emporté sur lui, que Israël a commencé à se créer son Dieu à son image, autrement dit à s'en faire une idole ? S'il est vrai que Dieu attend de l'homme qu'il soit son partenaire, son vis-à-vis, en quelque sorte d'égal à égal, ce n'est pas pour autant une licence, un blanc-seing, pour que l'homme se projette lui-même sur Dieu, qu'il se l'approprie, le façonne à son idée et lui fasse dire ce qui l'arrange. Un partenariat bien compris suppose respect de part et d'autre...
Quoi qu'il en soit, nous voici aujourd'hui plongés dans la querelle que faisaient les Juifs de l'époque de Jésus aux Samaritains. On se rappelle que, lors de l'envoi en mission des Douze, selon Matthieu (10, 5), Jésus leur ordonne de ne s'adresser ni aux païens, ni aux Samaritains. Bien que Matthieu soit le seul à mentionner cette restriction sur les bénéficiaires de l'annonce de la "bonne nouvelle", on doit considérer que c'est lui le plus fidèle à ce qui s'est effectivement passé, que ce sont Marc et Luc qui ont gommé cette précision parce que, eux, adressaient leur évangile justement à des païens. De là à penser que notre épisode du jour soit une invention de Luc pour rassurer les Samaritains, que eux aussi sont destinés à être sauvés ? c'est Luc seul aussi qui raconte la parabole dite du "bon Samaritain"...
Les Samaritains sont pourtant des "Juifs", eux aussi, comme les autres : ils sont les descendants de dix des tribus d'Israël, tandis que les Judéens ne sont les descendants que des deux autres tribus. Les Samaritains ont pour Écriture Sainte la Torah (au sens de ce que les chrétiens appellent le Pentateuque, les cinq premiers livres de la "Bible"). Cette haine des Juifs à l'égard des Samaritains est donc une haine fratricide, et n'a dans le fond, historiquement, d'autres raisons que des histoires de politique, de pouvoir, de domination ; on retrouve donc là aussi cette incapacité à entrer dans des relations de partenariat, de considérer l'autre comme un égal, un vis-à-vis.
Ce qui est peut-être le plus surprenant dans cet épisode d'aujourd'hui, est cet envoi des dix "lépreux" (ce ne sont pas nécessairement des "lépreux" au sens actuel : la Bible appelle "lèpre" n'importe quelle affection de la peau...) se montrer aux prêtres. Normalement, aller se montrer à un prêtre est la procédure standard pour faire certifier qu'on est bien guéri, c'est une obligation pour pouvoir retourner vivre dans la communauté. Mais ici, ces "lépreux" ne sont pas encore guéris quand Jésus leur dit d'aller chez les prêtres ; c'est donc comme s'il faisait explicitement appel à leur foi, à leur confiance : il ne les guérit pas, c'est eux qui vont se guérir eux-mêmes...!
On notera que, en raison de l'antagonisme entre Juifs et Samaritains, ce n'est évidemment pas auprès du même prêtre que sont partis, d'un côté les neuf Juifs et de l'autre le Samaritain, et donc, quand ce dernier décide de rebrousser chemin, les autres ne peuvent rien en savoir, autrement ils auraient pu se laisser entraîner par lui. C'est d'ailleurs le fait qu'on se situe précisément à la frontière entre Galilée et Samarie qui peut, éventuellement, justifier que ces pestiférés des deux bords se soient, par exception, regroupés, unis par leur exclusion de leurs communautés respectives.
À la rigueur, en fait ce n'est même pas sûr que cela aurait suffi à lever les inimitiés, mais peu importe, nous sommes décidément plus vraisemblablement dans une allégorie construite par Luc, d'autant que Jésus est ici quasiment identifié à Dieu lui-même : l'homme est "tombé sur la face aux pieds" de Jésus, mais cette posture, normalement, ne se prend que devant Dieu ; et alors, quand il est dit qu'il est revenu "donner gloire à Dieu", c'est donc très ambigu, car pour cela il n'était pas nécessaire qu'il revienne vers Jésus. L'association de ces deux "détails", tombé sur la face aux pieds de Jésus pour donner gloire à Dieu, est donc une suggestion très forte de la thèse chrétienne de l'identification de Jésus avec Dieu.
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Et il arriva, en allant vers Iérousalem,
qu'il passait la frontière entre Samarie et Galilée,
et à son entrée dans un village,
dix hommes, lépreux, le rencontrèrent ;
ils se tinrent au loin
et ils élevèrent la voix en disant :
« Jésus, maître, aie pitié de nous ! »
et il vit et leur dit :
« Allez et montrez-vous aux prêtres ! »
et il arriva qu'en y allant
ils furent purifiés.
Alors l'un d'entre eux, ayant vu qu'il avait été rétabli,
revint, à forte voix glorifiant le Dieu,
et il tomba sur la face à ses pieds,
lui rendant grâces ;
or, c'était un Samaritain,
alors répondant Jésus dit :
« Les dix n'ont-ils pas été purifiés ?
alors où sont les neufs ?
aucun ne s'est trouvé
pour revenir donner gloire à Dieu
sinon cet étranger ? »
et il lui dit :
« Lève-toi et va !
ta foi t'a sauvé. »
(Luc 17, 11-19)

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