Partage d'évangile quotidien
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Miracles, miracles...

Ven. 8 Décembre 2023

...quand Jésus se met en colère !

Quand il chasse les marchands installés dans l'enceinte du temple, aucun des quatre évangélistes (Matthieu 21, 10-13 ; Marc 11, 15-19 ; Luc 19, 45-48 ; Jean 2, 12-17) ne nous dit quels sont les sentiments qui animent Jésus : on comprend qu'il n'accepte pas ce mélange des genres, on peut supposer que, lorsqu'il avait appris cette innovation décidée par le sanhédrin, il avait ressenti un mouvement de révolte, ou peut-être d'abattement, mais lorsqu'il passe à l'action, on ne sait pas. Peut-être est-ce un coup de sang qui le prend de nouveau, mais peut-être est-ce très froidement, très calmement, qu'il accomplit un geste qu'il avait longtemps prémédité.

Il est en fait exceptionnel que les évangiles disent que Jésus soit en colère, ou révolté. La fois peut-être la plus marquante, parce que cela nous est dit à deux reprises dans le même épisode, c'est lors de la mort de Lazare : une première fois (Jean 11, 33), quand Jésus voit Marie pleurer à cause de la mort de son frère, la plupart des traductions disent qu'alors il "frémit", mais quelques unes parlent d'un trouble profond, ou d'un bouleversement. Puis immédiatement après (Jean 11, 38), en se dirigeant vers le tombeau, de nouveau il est pris par cette même émotion profonde qui le submerge. Le verbe grec utilisé parle plus précisément de grondement de colère, je crois qu'on peut légitimement parler de révolte contre le destin, Jésus ne peut pas accepter cette mort et toute la souffrance qu'elle provoque pour son entourage et lui-même.

Un autre passage où on retrouve ce même verbe grec est chez Marc, c'est lors de l'onction à Béthanie, quand cette femme (anonyme dans les synoptiques, mais identifiée chez Jean comme étant Marie, la sœur de Lazare) répand sur Jésus un flacon de parfum d'une très grande valeur. Certains des disciples de Jésus s'indignent alors, estimant qu'il aurait mieux valu utiliser l'argent de ce parfum en de bonnes œuvres pour les pauvres, et Marc ajoute (14, 5) qu'ils étaient "révoltés, en colère" contre elle, ce qu'on peut effectivement comprendre de la part de gens qui voient disparaître ainsi en un instant ce qui représentait pour eux le fruit d'une année entière de leur travail !

Et puis, il n'y a encore que deux autres occasions dans les évangiles où on retrouve ce même verbe grec, où on nous dit que Jésus éprouve cette même colère, cette même révolte : c'est déjà ici, après la guérison de ces deux aveugles ; mais cet épisode est très suspect, Matthieu semble, avec une très grande probabilité, l'avoir construit uniquement pour compléter jusqu'au nombre symbolique de dix (dix comme les dix plaies d'Égypte opérées autrefois par Moïse : pour Matthieu, Jésus est le nouveau Moïse, le prophète aussi grand que lui, que ce dernier avait annoncé devoir venir après lui) une série de miracles qu'il décrit au cours de ses deux chapitres 8 et 9.

Bien plus intéressante, alors, est la dernière occurrence de ce verbe grec, c'est chez Marc, et c'est au tout début du ministère public de Jésus, lors de la guérison d'un lépreux. Il y a une forte présomption que cette guérison soit en fait la toute première qui se soit produite par l'intermédiaire de Jésus, le récit qu'en fait Marc nous renseignant comme jamais ailleurs sur les mouvements intérieurs qui l'animent : il est d'abord "remué aux entrailles" (Marc 1, 41) de compassion ou de pitié pour les malheurs de cet homme, et puis, aussitôt après, constatant la guérison, il est donc "révolté, en colère" (Marc 1, 43) contre lui et "le jette dehors" (dehors : façon de parler, puisque la scène se passe en extérieur ; c'est un rejet total, il ne veut ou peut plus le voir). Et enfin, comme ici avec les deux aveugles, défense absolue de raconter ce qu'il s'est passé !

Il n'est alors pas interdit de penser que les premiers sentiments qui ont animé Jésus, lorsque des guérisons ont commencé de se produire par son intermédiaire, ont été de refus, qu'il était lui-même choqué en constatant les faits, ce qui explique qu'il demande assez systématiquement aux bénéficiaires de ne pas en parler. Ceci est sans doute à rapprocher de ce que dit Patanjali dans ses fameux "Yoga sutras", au sujet des "pouvoirs" qui peuvent se manifester tout du long du parcours du yogi vers le moksha (la délivrance, l'équivalent du salut, de l'entrée dans le royaume pour le judaïsme et le christianisme) : ce sont des pièges, il ne faut y attacher absolument, strictement, aucune importance. On peut difficilement éviter qu'ils se produisent, mais ils ne peuvent que détourner leurs bénéficiaires du véritable objectif, du vrai chemin.

 

 

et Jésus partant de là,
deux aveugles le suivirent
    criant et disant
« Aie pitié de nous ! fils de David »
    puis, étant arrivé à la maison,
les aveugles s'approchèrent de lui

    alors Jésus leur demande
« Vous êtes sûrs que je peux faire ça ? »
    ils lui disent
« Oui, Seigneur ! »
    alors il toucha leurs yeux en disant :
« qu'il vous advienne selon votre confiance ! »
et leurs yeux furent ouverts

    mais Jésus fut en colère contre eux, disant :
« Veillez à ce que personne ne le sache ! »
mais eux, une fois repartis,
    le divulguèrent dans toute ce pays

(Matthieu 9, 27-31)

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