Ne le dis à personne
Ça bouillonne en lui : ça n'explose pas, il ne se met pas en colère, mais ce n'en est pas loin, ça menacerait de le faire. Ce n'est pas nécessairement contre son interlocuteur, ni vraiment à cause de lui, c'est plutôt la situation, ce qui vient de se passer. Ce bouillonnement intérieur, quand trop c'est trop, on ne le retrouve essentiellement, dans l'ensemble des évangile, qu'à l'occasion de la réanimation de Lazare : une première fois (Jean 11, 33) quand Jésus voit Marie, et tous ceux qui l'entourent, en pleurs, et une seconde fois (Jean 11, 38) quand certains disent "est-ce qu'il n'aurait pas pu empêcher qu'il meure ?".
Concernant Lazare, il ne s'agit pas de se prononcer sur l'authenticité historique de la réanimation d'un homme supposé décédé depuis quatre jours, mais l'emploi de ce "il bouillonne" (il est gonfle à donf) vient dans ce récit-là souligner ce qui peut avoir poussé Jésus à ce geste exceptionnel. Une autre occurrence de cette même situation d'énervement extrême est aussi chez Marc (14, 5), c'est à Béthanie, quand la femme répand sur les pieds de Jésus le parfum valant une année de smic, là ce sont ceux des disciples qui, déjà choqués par le luxe dans lequel vivent leurs hôtes, suffoquent devant ce geste qu'ils considèrent comme un gaspillage éhonté, et on peut comprendre assez bien ces gens d'origines très modestes.
Dans le cas de ce lépreux, que peut alors signifier un tel débordement intérieur chez Jésus quand il constate que l'homme a été purifié de sa lèpre, sinon qu'en fait lui-même ne s'y attendait pas ? On peut remarquer aussi le "il tend la main, il le touche", cette description presque au ralenti d'une caméra qui n'existait pas encore à l'époque, mais qui semble indiquer au minimum une certaine prudence, comme une hésitation ou un doute, de Jésus, qui n'est pas sûr de ce qu'il est en train de faire : il a été "pris aux entrailles", il est rempli de compassion et de pitié, mais est-il bien vrai que "s'il veut il peut" ?
C'est une impression qui m'est peut-être propre, personnelle, mais cela fait maintenant de nombreuses années que c'est le Jésus de cette guérison qui, moi, m'émeut (plus encore que le lépreux), avec ce sentiment qu'il me donne de ne pas savoir où il va, ce qu'il est en train de faire, puis les conséquences de ce qu'il s'est produit : il semble bien le premier surpris, d'où ce verbe très fort, ce bouillonnement intérieur, qui pourrait se résoudre en explosion de colère ou en effondrement dépressif. En bref, je vois ici un Jésus immensément humain, et, assez vraisemblablement, la toute première guérison qui se soit produite par son intermédiaire.
Et, surtout : ne le dis à personne !
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et vient vers lui un lépreux
le suppliant et tombant à genoux, en lui disant
« si tu veux
tu peux me purifier »
alors pris aux entrailles,
ayant tendu sa main, il l'a touché et il lui dit
« je veux,
sois purifié ! »
et aussitôt s'en alla de lui la lèpre
et il fut purifié
et bouillonnant à cause de lui
aussitôt il le chassa mais il lui dit
« vois à ne rien dire à personne
mais va, montre-toi au prêtre
et offre pour ta purification
ce qu'a prescrit Moïse,
en témoignage pour eux »
mais étant sorti, il commença à le clamer beaucoup
et à divulguer la parole,
si bien qu'il ne pouvait plus
entrer ouvertement en ville
mais il restait dehors,
dans des lieux déserts,
et ils venaient vers lui de toute part
(Marc 1, 40-45)

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