Qui peut pardonner ?
Les fautes que nous pouvons commettre le sont principalement et en définitive contre des personnes, et ce sont à elles, en définitive aussi, qu'il revient d'accorder ou non leur pardon
Scène savoureuse, rapportée par les trois synoptiques : une foule si nombreuse que la maison de Pierre, où Jésus est hébergé chaque fois qu'il revient à Capharnaüm, en est pleine, bondée, et ça déborde même au-dehors, dans la ruelle étroite qui la dessert. Ce sera, un peu plus tard, dans ces mêmes circonstances, d'une foule assiégeant Jésus dans la maison de Capharnaüm, que sa mère et ses frères, descendus de Nazareth dans l'intention de le ramener de force chez lui, s'en trouveront empêchés, ne pouvant parvenir jusqu'à lui. Aujourd'hui, c'est un paralytique, porté sur son brancard par quatre voisins ou amis compatissants, et qui, devant le même obstacle, trouvent, eux, un moyen peu respectueux du bien d'autrui, mais remarquablement efficace pour arriver à leur fin.
Luc (5, 17-26) parle de tuiles enlevées sur le toit, mais Luc ne connaît sans doute pas comment sont construites les maisons de Galilée, dont les toitures sont en fait des "terrasses", constituées de branchages entrelacés puis enduits d'argile, mais peu importe, voici la fine équipe qui enlève ce qu'il faut de branchages pour se créer un passage, et le paralytique est descendu à travers jusqu'en bas, pile sous le nez de Jésus ! Ceci ne peut que nous rappeler cette recommandation qu'il fait ailleurs, demandez et il vous sera donné, cherchez et vous trouverez, "toquez et il vous sera ouvert" : ici, ils n'ont même pas attendu qu'on leur ouvre... et récompense, les péchés du paralytique sont pardonnés !
La controverse qui s'en suit avec les scribes qui assistent à la scène concerne un sujet peut-être central de la vocation de Jésus : qui peut pardonner les péchés. C'est une question qui ne fait sans doute plus vraiment sens de nos jours : qu'est-ce que c'est, déjà, que ce concept de péché ? mais voyons pour commencer ce qui concerne leur pardon. C'est toute l'institution du Temple qui est ici en cause, avec tous les cas définis précisément de quelle offrande il faut y apporter pour quelles fautes, volontaires ou involontaires, et sans compter une fois l'an le bouc émissaire, globalement, pour tous les autres péchés non prévus dans la Torah ou passés au travers.
Or, déjà Jean-Baptiste, était venu ouvrir une brèche dans ce système, avec son baptême, administré une fois pour toutes, "pour le pardon des péchés" ; Jean-Baptiste, le fils de prêtre, qui non content de ne pas avoir accepté d'honorer la charge qui lui échoyait, s'était mis à cracher dans la soupe ! et c'est vraisemblablement simplement ce même sillon que Jésus trace et approfondit dans cet épisode, en affirmant, et en assoyant son affirmation sur la guérison du paralytique : le "fils de l'homme" a pouvoir de remettre les péchés "sur la terre". Le "sur la terre" est important ; Dieu, lui, est au ciel, et sur la terre, jusque là, c'était le système de sacrifices du Temple qui s'en chargeait, mais désormais, affirme Jésus, on peut se passer de ce système.
En fait, la nature de Dieu est que, de toutes façons et toujours, lui, il pardonne absolument tout. La vraie question ne se pose donc pas au ciel, mais uniquement sur la terre. Reste alors à comprendre ce que Jésus a voulu dire par "le fils de l'homme a pouvoir de remettre les péchés sur la terre". Bien entendu, pour le christianisme officiel, par "le fils de l'homme" il parlait de lui-même, et plus encore il parlait de lui-même en tant que Dieu incarné, en tant que Dieu venu sur terre, et par la suite, ce pouvoir serait échu aussi à ceux qui se considèrent comme ses représentants, ...les prêtres, et la boucle est bouclée, ce qui avait été enlevé aux prêtres du judaïsme a été récupéré par ceux du christianisme !
Personnellement, et cela ne surprendra sans doute pas, je ne comprends pas cet épisode ainsi. J'entends par "fils de l'homme" ce que signifie couramment cette expression sémitique : l'être humain, c'est-à-dire a priori n'importe quel être humain. Soit parce que les fautes que nous pouvons commettre le sont principalement et en définitive contre des personnes, et que ce sont à elles, en définitive aussi, qu'il revient d'accorder ou non leur pardon. Mais si le fautif regrette sincèrement son action, et que, malgré tout ce qu'il a pu éventuellement faire pour la réparer, la victime de son côté n'est pas en capacité de lui pardonner, il aura alors éventuellement besoin qu'une tierce personne l'aide à passer au-delà de son sentiment de culpabilité.
C'est donc ce rôle-là, de tiers, que, pour moi, Jésus visait en parlant de ce pouvoir qu'a "le fils de l'homme", et qu'a donc, a priori, n'importe quel être humain. Une petite différence dans la version de Matthieu (9, 1-8) de cette même histoire plaide en ce sens, puisque chez lui elle se conclut par les foules qui glorifient Dieu "qui donne un tel pouvoir aux hommes". Chez Matthieu, dont ce n'est pourtant pas le genre de s'aventurer ainsi dans des nouveauté par rapport à la Torah, la conclusion parle donc bien d'un pouvoir donné "aux hommes", à tous les hommes, il n'y a plus de restriction à suspecter à cause de la formule "le fils de l'homme" (il faut cependant évidemment comprendre ce "pouvoir" comme un potentiel qui nécessite éventuellement d'être cultivé pour devenir effectif, opératoire...)
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et il entra de nouveau à Capharnaüm
après des jours
et ils entendirent qu'il était au logis
et ils se rassemblèrent nombreux
si bien qu'il ne restait plus de place
même aux abords de la porte
et il leur disait la parole
et ils viennent lui amenant un paralytique
porté à quatre
mais ne pouvant le lui présenter à cause de la foule
ils défirent le toit où il se trouvait
et ayant fait un trou ils laissent descendre le grabat
sur lequel le paralytique était étendu
alors ayant vu leur foi Jésus dit au paralytique
« fils, tes péchés sont remis »
or certains des scribes étaient là assis
et ils raisonnaient dans leurs cœurs
« qu'est-ce qu'il dit ainsi celui-ci ? il blasphème,
qui peut remettre les péchés sinon Dieu seul ? »
mais aussitôt Jésus, ayant connu en son esprit
qu'ils raisonnaient ainsi en eux-mêmes,
leur dit
« pourquoi raisonnez-vous cela dans vos cœurs ?
qu'est-ce qui est le plus facile :
dire au paralytique "tes péchés sont remis"
ou dire "lève-toi et prends ton grabat et marche !" ?
eh bien pour que vous sachiez
que le fils de l'homme a pouvoir
de remettre les péchés sur la terre...
(il dit au paralytique :) à toi je dis :
lève-toi,
prends ton grabat et va dans ta maison ! »
et il se leva
et aussitôt ayant pris le grabat il sortit devant tous
si bien qu'ils sont stupéfaits tous
et qu'ils glorifient Dieu en disant
« jamais nous n'avons vu ça »
(Marc 2, 1-12)

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