Une bonne douzaine
En acceptant de faire partie de ce petit groupe, ils quittaient tout leur environnement, leur famille, leur village, leur clan, en une époque et une culture où l'individu n'existait pas par lui-même, seulement par le milieu dans lequel il était né.
Dans son passage parallèle, Luc (6, 12-16) dit simplement que Jésus choisit douze parmi ses disciples, et donne ensuite leurs noms. Luc ne donne aucune explication sur les raisons pour lesquelles Jésus aurait voulu faire ce choix d'un petit groupe particulier parmi l'ensemble de ceux qui le suivent. Il est vrai que c'est Luc seul aussi qui va nous rapporter que, après la résurrection, ces mêmes douze vont demander à Jésus : alors c'est maintenant que tu vas rétablir la royauté d'Israël ? autrement dit que, ces douze, devant cet événement inouï d'un mort qui revient à la vie, restent indécrottablement incapables de dépasser le provincialisme de leur religion : Israël centre de l'univers, royauté terrestre, etc... Évidemment, Luc est un disciple de Paul, celui qui n'a pas connu Jésus de son vivant, qui ne faisait donc pas partie de ces douze, un groupe qui, de fait, ne semble pas avoir perduré bien plus que quelques années après la mort de celui qui l'avait institué...
Matthieu (10, 1-4), de son côté, outre les noms des douze lui aussi, donne une seule caractéristique de ce groupe : le pouvoir de guérison ou pouvoir d'expulser les démons. C'est cela qui semble l'avoir le plus marqué, lui qui sous-entend plus ou moins allusivement avoir fait partie de ce groupe. Il est vrai que, juste après cette institution, Matthieu décrit Jésus les envoyant en mission, avec pour objectif notamment de proclamer la proximité du Royaume, on peut donc considérer que, pour Matthieu, la raison d'être de ce groupe était celle-là, double, de proclamer la bonne nouvelle et de guérir. Il semble, d'ailleurs, qu'il y ait eu dans un premier temps, après la mort et résurrection de Jésus, des personnes qui parcouraient le pays d'Israël en annonçant cette bonne nouvelle et dotées de certaines capacités de guérison...
Marc, quant à lui, est le seul à donner comme première raison de la fondation des Douze, et donc comme étant leur première mission, celle toute simple d'être avec Jésus. Comme Marc était un très proche collaborateur de Pierre, on peut considérer qu'il nous rapporte là ce que Pierre disait. Pour Pierre, le rôle de ce groupe avait d'abord et avant tout été d'entourer leur maître, d'être un soutien pour lui. La proclamation du message, oui, bien sûr, et les guérisons aussi, qui appuient l'importance du message, qui l'authentifient, mais avant tout rester proches de Jésus, lui apporter de manière durable, quotidienne, leur amitié, leur affection. Et ceci, alors, expliquerait au moins très bien pourquoi le groupe n'a guère perduré après la mort de Jésus : son objet premier, sa raison d'être essentielle, avait disparu.
Jésus qui se sentait trop seul, avec certes une foule de gens qui l'entouraient, mais qui pouvaient aussi aller et venir à leur gré, le suivant quelques jours puis repartant chez eux : ils avaient leur famille, qui avait besoin d'eux. Pierre, justement, le dira à un moment, en parlant certainement au moins au nom des douze (Matthieu 19, 27 ; Marc 10, 28 ; Luc 18, 28) : nous, qui avons tout quitté pour te suivre... Eux sont là, en permanence avec lui. Comment les leurs se sont débrouillés sans eux, on ne sait pas. Comment les ont-ils accueillis quand ils sont rentrés chez eux, en Galilée, on ne sait pas non plus, d'autant qu'il n'est pas certain du tout qu'ils aient été tout de suite au courant de la résurrection. Il faut les imaginer, de retour après trois ans d'absence, avec le deuil des espoirs insensés qu'ils avaient placés sur ce Jésus, leur belle aventure avec leurs rêves de faire partie du futur gouvernement qui s'est terminée en eau de boudin sur une croix...
En acceptant de faire partie de ce petit groupe, c'était ce risque aussi qu'ils prenaient. Ils quittaient tout leur environnement, leur famille, leur village, leur clan, en une époque et une culture où l'individu n'existait pas par lui-même, seulement par le tissu humain dans lequel il était né. Et peut-être bien était-ce aussi ce même sentiment, d'être seul, abandonné, renié, par sa propre famille, par son village, qui a fait éprouver à Jésus le besoin d'être entouré d'un petit groupe sur lequel il pouvait compter les soirs de déprime ?
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et il monte sur la montagne
et il appelle à lui ceux que lui-même voulait
et ils sont venus à lui
et il en a fait douze
pour qu'ils soient avec lui
et qu'il les envoie proclamer
et avoir le pouvoir d'expulser les démons
et il a fait les Douze
et il a donné un surnom à Simon : Pierre,
et Jacques, celui de Zébédée, et Jean, le frère de Jacques
— et il leur donne un surnom : Boanerguès,
c'est-à-dire fils du tonnerre —,
et André et Philippe et Bartholomée
et Matthieu et Thomas
et Jacques, celui de Halphée, et Thaddée
et Simon, le Cananéen, et Judas, Iscarioth,
qui l'a aussi livré
(Marc 3, 13-19)

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