Jusqu'à ce que disparaissent ciel et terre
Dans son "Esprit de l'athéisme - Introduction à une spiritualité sans Dieu", André Comte-Sponville fait état des expériences mystiques dont il a bénéficié, principalement d'ailleurs, d'après ce qu'il dit, d'une première expérience particulièrement marquante, et ultérieurement de quelques autres mais moins profondes ; peut-être un peu comme ce qu'on appelle les répliques d'un séisme ? Ceci étant dit, l'auteur tient absolument à refuser de relier son expérience, non seulement à quelque notion de Dieu que ce soit, mais même à toute notion de transcendance. Sans doute veut-il faire comprendre par là que, pour lui, ces moments quand même franchement magiques, ne sont que les produits exceptionnels de, mais intrinsèques à, la réalité somme toute ordinaire dans laquelle nous vivons par ailleurs.
Pourquoi pas ? Si je le comprends bien, il suit le chemin bien classique selon lequel la vie ne serait qu'un produit de la matière, et la conscience un produit des neurones, et donc ensuite les états mystiques un produit de la conscience. Cette manière de voir les choses s'appuie sur un principe qui pense que, à partir d'un certain de degré de complexité d'éléments d'un ordre plus simple, surgit spontanément quelque chose dont les propriétés sont d'un tout autre ordre, ainsi la vie surgirait spontanément de molécules de plus en plus complexes, la conscience de neurones intriqués en nombre et croisements de plus en plus complexes eux aussi. Mais les états mystiques ? de quelle complexité surgiraient-ils ?
Sur ce point-là précis, cela me semble nettement moins clair. Je comprends donc que André Comte-Sponville veuille récuser la notion de Dieu, à cause de la dimension personnelle qui y est attachée mais la plupart du temps à tort, c'est-à-dire que ceux qui croient en un Dieu projettent toujours sur lui leur propre conception de ce qu'est une personne, c'est ainsi qu'ils appréhendent la personnalité de Dieu. Mais récuser pour autant toute notion de transcendance me semble donc excessif, si on prend le mot transcendance dans son sens tout simple de ce qui se situe sur un autre niveau ; ainsi la vie transcende clairement la matière, la conscience transcende la vie, et la mystique transcende la conscience.
Inversement, on trouvera, au moins dans le christianisme mais je ne doute pas qu'il en aille de même dans beaucoup de religions, des personnes pour prétendre qu'il y aurait une différence essentielle entre, d'une part ce qu'on pourrait appeler la mystique "naturelle" ou "sauvage", c'est-à-dire ces expériences mystiques vécues par des personnes, y compris donc athées comme Comte-Sponville, spontanément, en-dehors de tout cheminement spécifiquement religieux, et d'autre part la mystique de leurs mystiques à eux, comme par exemple pour les chrétiens maître Eckhart, Thérèse d'Avila, Jean de la Croix, et autres. Je gage que ces personnes qui tiennent tant à maintenir de telles barrières n'ont pas elles-mêmes la moindre expérience de ce dont elles parlent...
C'est pourquoi, alors, elles se raccrochent ainsi au moindre "i" et au moindre "accent" de leur appareil de référence : Écritures "saintes", corpus de dogmes, théologies minutieuses, arguties à n'en plus finir... c'est que, pour elles, le ciel et la terre ne se sont pas encore rejoints dans leur vie, ne faisant plus qu'un, comme elles le demandent pourtant de semaine en semaine voire de jour en jour : que ton règne vienne sur la terre comme au ciel ! On me dira : mais ce n'est pas tout le monde qui bénéficie de ce genre d'expérience. Et pourtant, quand on commence à creuser avec les personnes, on trouve souvent que si, ah oui c'est vrai ! il y avait eu une fois ceci qui s'était passé, et qu'est-ce que j'étais bien, mais... Mais quoi ?
Mais je n'ai jamais osé en parler. Ou alors, c'était trop bizarre, ça ne veut rien dire. Ou encore, j'ai eu tellement peur après que je ne veux même pas y penser. Mais aussi, beaucoup n'en parleront pas simplement parce que dans le monde dans lequel nous vivons c'est plus ou moins tabou, il faut être sûr qu'on ne se moquera pas, que ce sera compris, sans rejet, mais sans sensationnalisme hors de propos non plus.
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ne pensez pas que je sois venu mettre fin
à la loi ou aux prophètes
je ne suis pas venu mettre fin
mais parfaire
car amen je vous dis
jusqu'à ce que disparaissent
le ciel et la terre
pas un seul "i" ni un seul accent
ne disparaîtront de la loi
jusqu'à ce que tout se produise
aussi qui s'affranchirait d'un seul de ces commandements
les plus petits
et enseignerait ainsi aux hommes,
"le plus petit"
sera-t-il appelé dans le royaume des cieux,
mais qui fera et enseignera,
celui-là "grand"
sera-t-il appelé dans le royaume des cieux
(Matthieu 5, 17-19)

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