Une autre nation ?
Comment les prêtres et les pharisiens n'auraient-ils pas compris qu'ils étaient visés ? les prêtres pour leur rôle dans le culte du Temple, les pharisiens par leur influence au sein des institutions synagogales...
"Mon ami avait une vigne (...) au milieu, il bâtit une tour de garde et creusa aussi un pressoir. Il en attendait de beaux raisins, mais elle en donna de mauvais..." etc. (Isaïe 5, 1s) : quand Jésus commence sa parabole du maître de maison qui a planté une vigne et "creusé un pressoir et bâti une tour" tout le monde dans son auditoire pense automatiquement à cette autre parabole racontée par Isaïe, laquelle explique que la vigne c'est le peuple d'Israël, et que c'est parce que cette vigne a donné de mauvais fruits que ce peuple a été conquis et déporté, en exil. On pourrait alors s'attendre à ce que la parabole de Jésus annonce la future destruction de Jérusalem et les massacres qui l'ont accompagnée, et on ne peut pas l'exclure, mais son propos principal n'est pas là.
En effet, aussitôt passée cette similitude initiale, surgit la différence : sa vigne, ce maître de maison la loue à des fermiers, et toute l'histoire s'oriente alors sur ces derniers. Comment des prêtres et des pharisiens, présents dans l'auditoire, auraient-ils pu faire pour ne pas comprendre que c'étaient eux qui étaient visés ? Pour les prêtres, c'est évident, leur rôle dans le culte rendu au Temple leur donne une place centrale, incontournable. Mais les pharisiens sont concernés aussi, par leur présence et influence au sein des institutions synagogales : c'est dans les synagogues que les gens se réunissent au moins une fois par semaine pour shabbat, le Temple n'étant fréquenté essentiellement que pour les grandes fêtes, ainsi que les événements importants de la vie privée.
Les serviteurs que le maître de maison envoie à plusieurs reprises et en nombre auprès de ses fermiers, représentent évidemment les nombreux prophètes, qui tous, au cours de l'histoire d'Israël, se sont trouvés en butte au rejet, et essentiellement au rejet justement par les autorités, qu'elles soient religieuses ou politiques, de la simple raillerie dans le meilleur des cas jusqu'au meurtre. Mais attention à ne pas se tromper sur le sens du "fils", il ne s'agit pas du tout ici du concept de fils unique de Dieu — et lui-même Dieu — tel que développé ultérieurement par le christianisme. Nous nous rappelons que de nombreux prophètes et rois ont bénéficié de ce titre de "fils de Dieu" et même "fils bien-aimé de Dieu". Ici, tout au plus peut-il désigner Jésus comme le futur prophète annoncé par Moïse comme aussi grand que ce dernier.
Quant à la mise à mort de ce fils, il n'y avait pas besoin que Jésus soit un devin hors pair pour qu'il l'évoque : cela a été le destin d'un certain nombre de prophètes, et ce discours provocateur peut autant être une invitation pour ses adversaire à se convertir, que provoquer précisément ce contre quoi il veut les mettre en garde. Plus intéressante, peut-être, est la perspective que la vigne soit ultérieurement confiée à d'autres fermiers que ceux-là. Plus aux prêtres : c'est ce qu'il se passera de toutes façons avec la destruction du Temple qui était leur seule raison d'être. Mais plus aux pharisiens ? on sait que c'est autour de leurs héritiers que le judaïsme s'est depuis organisé...
Et plus surprenant encore — mais peut-être vaudrait-il mieux dire "douteux" — est la petite sentence qui suit, où il est question cette fois, non plus de changer seulement de fermiers pour gérer la vigne, mais carrément de changer de vigne, puisque celle-ci symbolisait le peuple d'Israël et que désormais la promesse qui lui avait été faite serait adjugée à une autre "nation", à des goyim, à des païens ! Cette prophétie-là, cependant, n'est pas compatible avec la fin de la controverse, où il est bien dit que la foule, elle, contrairement à ses "chefs" prêtres comme pharisiens, croit en Jésus comme prophète...
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« écoutez un autre mashal :
il y avait un homme, un maître de maison
qui a planté une vigne et l'a entourée d'une clôture
et y a creusé un pressoir et bâti une tour
et l'a louée à des agriculteurs
et est parti au loin
puis quand s'est approché le temps des fruits
il a envoyé ses serviteurs aux agriculteurs
pour recevoir ses fruits
mais les agriculteurs ayant pris ses serviteurs
battirent l'un
et tuèrent l'autre
et lapidèrent un autre encore
de nouveau il envoya d'autres serviteurs
en plus grand nombre que les premiers
et ils leur firent pareil
alors finalement il envoya vers eux son fils en disant
"ils respecteront mon fils"
mais les agriculteurs ayant vu le fils se dirent entre eux
"celui-ci est l'héritier
allez ! tuons-le et prenons son héritage !"
et s'étant emparés de lui ils le jetèrent hors de la ville
et le tuèrent
alors quand il viendra le seigneur de la vigne
que fera-t-il à ces agriculteurs ? »
ils lui disent
« ces méchants il les détruira méchamment
et la vigne il la louera à d'autres agriculteurs
qui lui donneront les fruits en leur temps »
Jésus leur dit
« n'avez-vous jamais lu dans les Écritures
"une pierre qu'ont rejetée les bâtisseurs
celle-là est devenue tête d'angle
de YHWH cela est venu
et c'est merveille à nos yeux" ?
par ceci je vous dis
que vous sera enlevé le royaume de Dieu
et qu'il sera donné à une nation
qui en produira les fruits »
et les prêtres et les pharisiens
ayant entendu ses meshalim
connurent qu'il parlait d'eux
mais cherchant à se saisir de lui
ils craignirent la foule
car elle le tenait pour un prophète
(Matthieu 21, 33-46)

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