Faire ou ne pas faire des choix
Jésus savait depuis le début qui étaient ceux qui ne croyaient pas et qui était celui qui le livrerait et il disait : « C'est pourquoi je vous ai dit que nul ne peut venir à moi si cela ne lui a pas été donné par le Père ! »
Selon la traduction courante de la fin de ce passage ("N'est-ce pas moi qui vous ai choisis vous les douze ?"), Jésus aurait donc choisi Judas pour être parmi les Douze tout en sachant avec certitude qu'il le trahirait ? on ne pourrait alors plus dire qu'il a subi sa mort "à son corps défendant" mais qu'il l'a voulue, que c'était un suicide, par des moyens détournés, mais quand même un suicide. C'est la thèse que soutiendra l'évangile dit de Judas : c'est en accord avec Jésus que Judas le livre, pour accomplir la volonté de Dieu.
L'évangile de Jean nous montre certes par ailleurs un Jésus pour lequel la Passion semble presque n'être qu'une promenade de santé ! il n'y a pratiquement pas chez lui de scène de doute, en tout cas pas celle dite de l'agonie à Gethsémani, où, selon Luc, son angoisse est telle qu'il en sue des caillots de sang ! Tout ce qu'on trouve comme équivalent chez Jean est ce simple verset (12, 27) : « Maintenant mon âme est bouleversée. Que vais-je dire ? "Père, sauve-moi de cette heure" ? – Mais non ! C’est pour cela que je suis parvenu à cette heure-ci ! » Un "bouleversement", peut-être, mais qui n'ébranle en rien sa résolution, du moins est-ce bien ainsi que l'évangéliste veut nous présenter son héros.
Une autre possibilité, concernant le choix fait en toute connaissance de cause de Judas parmi les Douze, est que la phrase ne soit pas interrogative ("n'est-ce pas moi qui vous ai choisis") mais affirmative : "ce n'est pas moi qui vous ai choisis", et la suite s'enchaîne alors logiquement ; puisque ce n'est pas lui qui les a choisis, il n'est pas extravagant de constater que l'un d'eux ne tienne pas la route.
Nous sommes habitués aux synoptiques, dans lesquels les choix de ses disciples par Jésus, particulièrement des Douze, sont affirmés avec force, sans ambiguïté. C'est dans chacun des trois synoptiques qu'il y a une scène où Jésus "institue" ce groupe des Douze, mais une telle scène n'existe pas chez Jean, lequel ne mentionne d'ailleurs que peu de ces Douze dans son évangile : Pierre, André et bien sûr Judas, dont on ne peut douter qu'ils soient bien les mêmes ; mais pour Philippe et Thomas c'est déjà moins sûr, et surtout il n'y a ni Jacques ni Jean, les deux fils de Zébédée, qui n'apparaissent que dans le dernier chapitre dont on sait qu'il a été ajouté postérieurement, dans le but précisément d'harmoniser les points de vue.
En fait, chez Jean, il n'est question des Douze essentiellement que dans ce chapitre de la multiplication des pains, laquelle est le seul événement se déroulant en Galilée qu'il ait en commun avec les synoptiques. C'est donc comme si, en leur prenant cet épisode, auquel il n'avait vraisemblablement pas pris part, l'auteur s'était trouvé comme obligé de leur emprunter aussi ce groupe des Douze !
L'évangile de Jean raconte réellement une autre histoire, un point de vue totalement différent, par rapport aux synoptiques. Chez ceux-ci, Pierre nous est présenté comme une sorte de modèle idéal du disciple, et Judas par contraste représente l'exemple typique à ne pas suivre. Chez Jean, si Judas conserve ce même rôle, son antagoniste n'est pas Pierre mais "le disciple que Jésus aimait", expression qui désigne l'auteur même de l'évangile, et qui n'est certainement pas Jean le fils de Zébédée. Dans cet évangile-ci, Pierre est plutôt ramené à une sorte de milieu entre les deux, ni bon ni mauvais, ni chair ni poisson.
Dans le dernier chapitre ceci sera explicité ainsi : après lui avoir rappelé son triple reniement, Jésus demande à Pierre de le suivre, tandis que "le disciple que Jésus aimait", lui, peut demeurer là où il est, ce qui signifie que ce dernier demeure déjà dans le Royaume, tandis que Pierre, lui, a encore un sacré chemin à parcourir...
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alors beaucoup de ceux qui l'ont entendu
parmi ses disciples dirent
« cette parole est dure ! qui peut l'entendre ? »
mais Jésus, sachant en lui-même
que ses disciples récriminent à ce sujet, leur a dit
« cela vous scandalise ?
mais alors quand vous verrez le fils de l'homme
monter là où il était auparavant ?
c'est l'esprit qui donne la vie
la chair ne sert à rien
les mots que je vous ai dits
sont esprit et sont vie
mais il y en a certains parmi vous
qui ne croient pas »
car Jésus savait depuis le début
qui étaient ceux qui ne croyaient pas
et qui était celui qui le livrerait
et il disait
« c'est pourquoi je vous ai dit
que nul ne peut venir à moi
si cela ne lui a pas été donné par le Père »
depuis cela,
beaucoup de ses disciples s'en allèrent en arrière
et ils ne marchaient plus avec lui
et Jésus a dit aux douze
« vous ne voulez pas vous en aller vous aussi ? »
Simon-Pierre lui répondit
« Seigneur, à qui irions-nous ?
tu as les mots de la vie éternelle
et nous nous avons cru
et nous avons connu
que tu es le saint de Dieu »
Jésus leur répondit
« ce n'est pas moi qui vous ai choisis vous les douze
et l'un de vous est un satan... »
et il le disait de Judas fils de Simon Iscariote
car c'est lui qui le livrerait
l'un des douze
(Jean 6, 60-71)

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