Encore un peu et encore un peu
Encore un peu et vous ne me voyez plus et vous pleurerez et vous vous lamenterez et vous serez attristés, et encore un peu et vous me verrez et votre tristesse se changera en joie...
Chez Jean, il n'est pas question d'Ascension, de départ de Jésus "au ciel", ce qu'on peut aussi résumer au fait qu'il ne sera plus jamais visible, qu'il n'y aura plus jamais d'apparitions. L'Ascension, suivie ultérieurement de la Pentecôte — c'est-à-dire la venue de l'Esprit — est une spécificité de Luc. Si Luc a éprouvé le besoin de matérialiser ainsi ce "départ" de Jésus, c'est sans doute parce que dans les communautés dont il faisait partie (et on peut vraisemblablement englober dans ces communautés toutes celles qui ont produit et se rattachent aux évangiles dits synoptiques : Matthieu, Marc et Luc), on était resté sur un Jésus messie politique, on pensait qu'il allait revenir très bientôt, et on restait là à attendre ça le bec ouvert pour la prochaine becquée, certains ne travaillaient même plus, se contentant de profiter de la mise en commun de tous les biens...
La tradition johannique, pour sa part, ne semble pas avoir le moins du monde succombé à de telles sirènes. Pour elle, il est clair que Jésus n'était pas un tel messie, pas besoin de ce départ formel. Peut-être même peut-il encore de nos jours se montrer aux unes ou aux autres (même s'il faut être prudent avec de tels témoignages), l'essentiel n'est pas là. Mais pour tous, il reste de toutes façons une forme de présence du ressuscité, et ce qui compte est que, désormais, c'est à chacune et chacun de faire son propre chemin vers sa propre résurrection, il ne le fera pas à notre place.
Oui, "un peu et vous ne me voyez plus" et "vous pleurerez et vous vous lamenterez", ce sera un choc, trop fort pour certains, pour ceux précisément qui comptaient le plus sur lui comme chef politique, comme libérateur de la nation, pour ceux qui n'arriveront pas à dépasser cette appartenance à une terre, un pays, un peuple, pour ceux qui n'arriveront pas à comprendre que notre seule patrie c'est a minima l'humanité entière, toutes et tous de même valeur, de même importance, aux yeux de Dieu.
Il n'est pas impossible que cette différence entre la tradition synoptique et la tradition johannique soit liée à une méprise sur ce que signifiaient ces apparitions de Jésus. On ne peut pas exclure, en effet, que les premiers n'aient pas cru que Jésus soit vraiment mort, qu'ils aient plutôt pensé, qu'après une apparence seulement de mort, il en soit finalement sorti, donc simplement comme guéri et revenu de ce qui n'aurait été qu'un flirt poussé avec cette mort. Alors que Jean, lui, aurait tout de suite été certain qu'il s'agissait bien d'autre chose, qu'on n'était pas devant un de ces cas, appelés improprement "résurrections" (alors qu'il s'agit seulement de "réanimations"), comme ceux de la fille de Jaïre, du fils de la veuve de Naïn, de Lazare, de nombreux autres rapportés déjà dans le "Premier Testament" et de nombreux et divers écrits profanes de toutes cultures...
Qu'est-ce qui a pu faire que Jean ait tout de suite su de quoi il s'agissait, contrairement aux autres ? selon son propre témoignage, cela doit être en lien avec la présence des linges dans le tombeau. Il est en effet le seul à parler de ces linges restés là — les autres mentionnent seulement la disparition du mort — et il précise bien que c'est en voyant l'intérieur du tombeau (et donc certainement notamment ces linges) qu'il crut. Mais quoi qu'il en soit, il donne encore un témoignage de ce qu'il pense de ces communautés synoptiques et de leur hiérarchie naissante, tout à la fin de son évangile, quand il fait dire par Jésus que Pierre a encore du chemin à faire à sa suite, alors que lui, Jean, demeure déjà en sa présence...
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« un peu et vous ne me voyez plus
et encore un peu et vous me verrez »
certains de ses disciples se dirent alors l'un à l'autre
« qu'est-ce que c'est
ce qu'il nous dit ?
"un peu et vous ne me voyez plus
et encore un peu et vous me verrez"
et "parce que je vais au Père" »
ils disaient donc
« qu'est-ce c'est ce qu'il dit ? "un peu"
nous ne savons ce qu'il raconte »
Jésus connut qu'ils voulaient l'interroger
et il leur dit
« au sujet de ce que vous vous demandez les uns les autres
que j'aie dit
"un peu et vous ne me voyez plus
et encore un peu et vous me verrez"
amen amen je vous dis
vous pleurerez et vous vous lamenterez
mais le monde se réjouira
vous, vous serez attristés
mais votre tristesse se changera en joie »
(Jean 16, 16-20)

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