Ému aux entrailles
Il vit les foules et fut remué jusqu'aux entrailles pour elles parce qu'elles étaient harassées et perdues comme du petit bétail qui n'a pas de berger...
Et de deux qui font dix ! deux guérisons de plus, pour atteindre ce nombre de dix miracles. Ces deux guérisons sont propres à Matthieu, on ne leur trouve pas de parallèle chez Marc ni chez Luc. La première, celle des aveugles, ressemble à une sorte de mix entre les aveugles de Jéricho (deux aveugles, et donnant à Jésus le titre de "fils de David") et la guérison du lépreux ("croyez-vous que je peux faire ça ?", et la réaction de rejet de Jésus — "grondant" — quand il constate que ça a marché). Quant à la guérison du muet, elle est tellement réduite à un schéma mini mini minimal... Matthieu a fait comme il pouvait, un peu maladroitement, pour atteindre son taf de dix !
Et puis voici la transition qu'il amorce avec la suite de son propos, qui sera l'envoi des douze en mission. Il est donc question du champ de cette mission, de cette misère humaine, de ces conditions de vie des foules, conditions qui sont malheureusement de tous temps : les "grands", ceux qui arrivent à avoir un peu ou beaucoup de pouvoir, ne pensent qu'à leur pomme, amassant et amassant, exploitant et exploitant, et les masses n'ont guère que leurs yeux pour pleurer. Tous les prophètes envoyés par YHWH depuis les origines ont vitupéré contre ce comportement des "élites", il serait surprenant que Jésus ne le reprenne pas...
Il est "remué jusqu'aux entrailles" : le verbe grec "splagchnizomai" (σπλαγχνίζομαι) est un verbe qui a été inventé par les "septantes", ceux qui ont traduit la Bible hébraïque en grec quelques siècles avant Jésus, c'est un verbe spécifique à la tradition judéo-chrétienne ; il est construit à partir du nom commun "splagchnon" (σπλάγχνον) qui signifie "les entrailles" et entre autres "le sein de la mère, la matrice", tout ceci traduisant des mots hébreux (rahamim, raham) qui ont les mêmes sens. Il est dit à de nombreuses reprises dans la Bible que YHWH a pitié, compassion, jusqu'aux entrailles, comme seule une mère peut l'avoir. YHWH est une mère pour son peuple, et Jésus aussi ressent ce même sentiment pour ces foules "harassées", "abandonnées", perdues, sans repères, sans espoirs.
Tout le christianisme est là, ou devrait être là. C'est cela la "moisson", la mission, c'est d'aimer avec toutes ses entrailles, on pourrait dire : matricier. Ce qui rejoint alors le thème développé par l'évangile de Jean de la seconde naissance... Ce qui rejoint aussi la compassion bouddhiste : les mots peuvent changer, les approches sembler différentes, le fond reste le même... amour sans limites qui ne nous est donné que pour le donner à notre tour.
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et Jésus est parti de là
et le suivirent deux aveugles
criant et disant
« aie pitié de nous fils de David ! »
et quand il arriva à la maison
les aveugles s'approchèrent de lui
et Jésus leur dit
« croyez-vous que je peux faire cela ? »
ils lui disent
« oui Seigneur ! »
alors il toucha leurs yeux en disant
« qu'il vous advienne selon votre foi ! »
et leurs yeux furent ouverts
et Jésus grondant leur dit
« voyez à ce que personne ne le sache ! »
mais eux étant sortis
le divulguèrent dans tout ce pays-là
puis quand ils sortent
voici qu'on lui amène un homme muet
possédé
et le démon ayant été expulsé
le muet parla
et les foules s'émerveillèrent en disant
« jamais n'est apparu rien de tel en Israël ! »
mais les pharisiens disaient
« c'est par le chef des démons
qu'il expulse les démons »
et Jésus parcourait toutes les villes et les villages
enseignant dans leurs synagogues
et proclamant la bonne nouvelle du royaume
et guérissant toute maladie et toute infirmité
il vit les foules
et fut remué jusqu'aux entrailles pour elles
parce qu'elles étaient harassées et perdues
comme du petit bétail qui n'a pas de berger
alors il dit à ses disciples
« beaucoup de moisson
mais peu d'ouvriers
implorez donc le seigneur de la moisson
qu'il envoie des ouvriers
dans sa moisson ! »
(Matthieu 9, 27-38)

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