Partage d'évangile quotidien
<
Enregistrer le billet en pdf

Au pays des merveilles

Lun. 12 Août 2024

Ce n'était pas lui qui guérissait ou multipliait les pains, mais Dieu qui le faisait, par son intermédiaire, comme pour tous les "miracles" de tout temps et en tout lieu.

Que faire de cette petite histoire que, seul Matthieu, raconte, et ce juste après la deuxième "annonce de la passion", comme on les appelle généralement. Rien que le contraste entre ces deux péricopes peut apparaître choquant. D'une part, ces tentatives de Jésus pour faire sortir les disciples de leurs attentes traditionnelles à son sujet, qu'il serait un messie politico-militaire, qu'il allait prendre le contrôle et la tête d'Israël, et mener la guerre contre les romains pour les chasser de leur terre. On sait que cela aura été peine perdue, jusqu'au bout ils auront été persuadés qu'il était bien ce messie-là...

Ces trois "annonces de la passion" sont bien évidemment une construction littéraire, on ne doit pas imaginer Jésus les prononçant à trois reprises au cours de son ministère, comme les trois coups du destin ! mais il a certainement essayé en plusieurs occasions de mettre en garde les disciples, de leur expliquer qu'il n'était pas celui qu'ils voulaient croire, et notamment que cette histoire se finirait mal pour lui, et c'est ce souvenir après coup qui a été ainsi traduit en trois annonces solennelles, c'est après cette fin tragique qu'ils se sont rappelés qu'ils les avait pourtant prévenus mais que eux n'avaient pas pu ou voulu le comprendre.

Ce qu'on comprend ainsi, en tout cas, à propos des évangiles, c'est qu'ils ne sont certainement pas des récits semblables à des articles journalistiques ou de type historiques, ce ne sont pas des écrits cherchant à ne relater que des faits objectifs et rapportés chronologiquement, mais, à partir quand même de bases authentiques, réelles, leur but est surtout d'essayer de rendre compte de ce qu'ils ont compris ; il y a une dimension dramaturgique indéniable, autrement dit il y a composition, mise en forme, pour essayer de mieux faire passer les idées qu'ils se sont faites sur toute cette histoire, quel sens tout ceci a pris pour eux.

Et c'est là qu'on ne peut que s'interroger sur ce qu'il faut bien qualifier de pure anecdote absolument insignifiante — si on suppose qu'il se soit réellement passé quelque chose de cet ordre —, mais plus vraisemblablement d'invention pure et simple et qui dessert complètement, et même nuit à, la crédibilité du héros. Jésus qui cherche à échapper à l'impôt religieux, et fait alors apparaître comme par miracle l'argent nécessaire ? on se rapproche du Jésus de certains évangiles dits apocryphes, celui qui, ayant modelé un pigeon en argile, lui donne ensuite la vie, ou encore celui qui fait mourir un petit camarade qui l'avait vexé au cours de leurs jeux d'enfants... un Jésus capricieux, mais surtout un magicien, un homme de pouvoirs, et utilisant ces pouvoirs en tout arbitraire.

Mais en réalité, les "miracles" qui ont pu se produire par son intermédiaire, d'une part, déjà, ce n'était justement que par son intermédiaire qu'ils se produisaient, ce n'était pas lui qui guérissait ou multipliait les pains, mais Dieu qui le faisait, comme pour tous les "miracles" de tout temps et en tout lieu. Et d'autre part, de tels faits qui sortent de l'ordinaire ne se produisent, toujours, qu'en conséquence de besoins essentiels, de manques existentiels. Même si parfois, assez exceptionnellement cependant, le ou les bénéficiaires n'étaient même pas conscients d'un manque aussi radical, ce manque n'en était pas moins là.

Alors quel sérieux accorder à cette histoire d'un statère (moins de deux euros...) surgi dans la bouche du premier poisson venu ? Bien sûr Matthieu veut-il souligner par là que suivre Jésus entraîne une rupture avec au moins l'institution du Temple (auquel était destiné cet impôt) et sans doute au-delà avec le judaïsme dans son ensemble. Vraisemblablement invite-t-il encore, comme Paul le fait aussi de son côté, les chrétiens à ne pas se soustraire aux autorités, qu'elles soient civiles ou religieuses, sous prétexte qu'ils vivraient déjà sous l'autorité directe de Dieu. Et enfin, Matthieu en profite pour mettre en valeur Pierre, comme il le fait un peu tout du long de son évangile, en le faisant ici seul bénéficiaire avec Jésus de ce merveilleux statère "miraculeux"...

Mais tout ceci méritait-il d'être placé juste après cette deuxième "annonce de la passion" ?

 

 

puis ils retournent dans la Galilée
    et Jésus leur a dit
« le fils de l'homme
    va être livré en des mains d'hommes
et ils le tueront
    et le troisième jour il sera réveillé »
et ils furent profondément attristés
    
puis ils arrivèrent à Capharnaüm
    et ceux qui collectent le didrachme s'approchèrent de Pierre et dirent
« votre maître ne paie pas le didrachme ? »
    il dit
« si ! »
    et il vint à la maison
    et Jésus le devança en disant
« qu'en penses-tu ? Simon
    les rois de la terre
    de qui prennent-ils taxes ou impôt ?
de leurs fils ou des autres ? »
    et il a dit
« des autres ! »
    et Jésus lui a dit
« ainsi donc les fils sont libres
    mais pour ne pas les scandaliser
va à la mer !
et lance un hameçon !
    et le premier poisson qui montera
saisis-le !
    et lui ayant ouvert la bouche tu trouveras un statère
    et l'ayant pris
donne-leur !
    pour moi et toi »

(Matthieu 17, 22-27)

Commenter cet évangile