Mais comment peut-on être "chrétien" ?
Pour le judaïsme, le "Messie" ou Christ, ne peut pas se contenter d'avoir un rôle purement spirituel, mais, tout comme Moïse a été celui qui a mené son peuple jusqu'à la Terre promise, ce nouveau Moïse doit restaurer Israël dans sa souveraineté temporelle, aussi...
"Messie" en hébreu, traduit en grec par "christ", signifie "oint" — qui a reçu une "onction" —, laquelle onction est signe d'une bénédiction particulière de la part de Dieu. Les rois d'Israël, ainsi qu'un certain nombre de prophètes, recevaient une telle onction, ils étaient donc des christs ou messies. Il y a ainsi eu de nombreux "messies" au cours de l'histoire d'Israël. Mais "le" messie, c'est un peu autre chose. "Le" messie désigne une personne qui aura reçu elle aussi une bénédiction particulière de la part de Dieu, mais cette bénédiction n'aura pas été seulement particulière, elle sera exceptionnelle, unique. C'est "le" messie par excellence, le seul qui mérite au plus haut point cette dénomination, celui qui inaugurera la fin, le but, de toute l'histoire, non seulement de l'histoire du peuple "élu", du peuple hébreu, mais aussi l'histoire de toute l'humanité et même de toute la création.
Telle est en tout cas l'espérance de tout Israël depuis qu'il a perdu sa supposée souveraineté sur sa terre. L'exil à Babylone a beau avoir eu une fin, Israël n'en est pas moins resté environné de voisins beaucoup plus puissants que lui, en sorte qu'il n'a plus jamais vraiment été maître chez lui, si tant est qu'il l'ait jamais été. C'est à partir de cette situation, de sa prise de conscience, qu'a émergé cette idée d'un messie par excellence à venir, laquelle idée s'est trouvée un fondement dans une prophétie qu'avait émise Moïse, considéré comme le plus grand des prophètes, qu'un jour YHWH donnerait à son peuple un autre prophète aussi grand que lui, Moïse (Deutéronome 18, 15). Il est évident que, pour le judaïsme, en tout cas celui de l'époque de Jésus, un tel messie ne devait pas se contenter d'avoir un rôle purement spirituel, mais que, tout comme Moïse était celui qui avait mené son peuple jusqu'à la Terre promise, ce nouveau Moïse devait restaurer Israël dans sa souveraineté temporelle aussi...
Jésus pouvait-il alors s'identifier à un tel rôle ? il semble clair qu'il n'en était pas question pour lui, ou en tout cas, que s'il a pu dans les premiers temps de son ministère ne pas trop savoir ce qu'il en était exactement de sa vocation à ce sujet, par la suite il a su sans aucun doute possible que ce n'était pas vers cela qu'il souhaitait s'orienter. Il y a trop d'indices marquant sans équivoque possible qu'il ne se voulait pas tenir un tel rôle de l'ordre du politico-militaire, en sorte qu'il est même abusif de vouloir considérer qu'il aurai été effectivement le messie et seulement pas de la manière attendue. Une telle façon de voir les choses ne fait qu'entretenir la confusion. Jésus ne peut en aucun cas être identifié au messie du judaïsme, il vaudrait mieux laisser au judaïsme son messie, ce serait plus honnête.
On peut comprendre qu'une telle ambiguïté n'était pas évidente à dissiper dans les tout premiers temps du "christianisme" (voilà donc aussi un mot auquel les "chrétiens" devraient renoncer...!) : pour ces Juifs adeptes de Jésus, il représentait effectivement le messie attendu, ils étaient encore dans l'idée que sa "montée" au ciel, son départ, n'était que très provisoire, qu'il allait revenir incessamment sous peu, et qu'à ce moment-là il restaurerait effectivement Israël dans sa souveraineté territoriale (exactement comme le pensent deux mille ans plus tard certains de ceux qu'on appelle les chrétiens évangéliques !). Mais depuis (contrairement donc à ces derniers), comment croire encore à un tel mélange des genres ? d'autant que, en divinisant Jésus, en le faisant égal de Dieu et Dieu lui-même, on a fini de perdre complètement le lien avec le judaïsme pour lequel une telle identification est le blasphème par excellence.
Que dire alors de ces supposées félicitation de Jésus à Pierre pour avoir proclamé que lui, Jésus, aurait été le messie ? On ne peut ici que remarquer, que dans leur passage parallèle à celui-ci, ni Marc (8, 27-33), ni Luc (9, 18-22), ne font état de telles félicitations, au contraire, à la proclamation de Pierre, Jésus répond en "les engueulant" et leur interdisant de dire ça ! Qui a raison ? il n'y a pas vraiment de doutes à avoir, en fait, on ne voit pas pourquoi Marc comme Luc auraient supprimé un passage qui appuyait si bien les prétentions de ce christianisme naissant à être le véritable héritier du judaïsme, le véritable "Israël", le véritable peuple élu, etc., etc.
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Jésus vint alors vers la région de Césarée de Philippe
et il questionnait ses disciples en disant
« qui les hommes disent-ils qu'est le fils de l'homme ? »
et ils dirent
« pour les uns Jean le baptiseur
mais pour d'autres Élie
et pour d'autres encore Jérémie ou un des prophètes »
il leur dit
« mais vous ? qui dites-vous que je suis ? »
alors répondant Simon-Pierre a dit
« tu es le messie ! le fils du Dieu vivant »
alors répondant Jésus lui a dit
« heureux es-tu Simon fils de Jonas
parce que ni chair ni sang ne te l'a révélé
mais mon père qui est dans les cieux
aussi moi te dis-je
"tu es Pierre
et c'est sur cette pierre
que je construirai mon assemblée
et les portes des enfers ne l'emporteront pas sur elle
je te donnerai les clés du royaume des cieux
et quoi que tu lies sur la terre sera lié dans les cieux
et quoi que tu délies sur la terre sera délié dans les cieux" »
puis il recommanda aux disciples
qu'à personne ils ne disent qu'il était le messie
à partir de ce moment Jésus commença à montrer à ses disciples
qu'il allait partir pour Jérusalem
et beaucoup souffrir
des anciens et des chefs des prêtres et des scribes
et être tué
et être réveillé le troisième jour
alors l'ayant attiré à lui
Pierre commença à l'engueuler en disant
« il n'en est pas question ! Seigneur
il n'en sera pas ainsi pour toi »
mais s'étant retourné il a dit à Pierre
« va-t-en derrière moi ! satan
c'est une pierre sur laquelle trébucher que tu es pour moi
car tes pensées ne sont pas celles de Dieu
mais celles des hommes »
(Matthieu 16, 13-23)

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