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Lun. 16 Décembre 2024

Il vaut mieux s'adresser au bon dieu qu'à ses saints, dit le proverbe, qui ne croit peut-être pas si bien dire...

Par quelle autorité fais-tu cela ? et d'abord : que désigne le "cela" ? Pour beaucoup, il s'agirait de l'expulsion des vendeurs installés dans l'enceinte du Temple. Et c'est vrai que ce geste avait de quoi susciter le scandale, c'était une décision de la plus haute juridiction religieuse, qui avait instauré cette nouveauté, que le commerce des animaux et autres matières à offrande se tiendrait désormais dans cette enceinte du Temple, et non plus à l'extérieur comme cela se faisait jusque là. De quelle autorité Jésus peut-il se revendiquer pour remettre en cause, à lui seul, une décision des instances les plus officielles du judaïsme ? La question est plutôt légitime, et peut-être est-elle présente ici en l'occurrence, mais à mon avis seulement en arrière-plan.

Si tel était, en effet, le seul objet de cette interrogation, nous devrions avoir en toute logique "par quelle autorité as-tu fait cela", et non "fais-tu" cela. On dira que je pinaille, mais... Pour commencer, nous sommes un jour plus tard (au moins), après l'expulsion des vendeurs. Ces chefs des prêtres et anciens du peuple (auxquels Marc et Luc ajoutent des scribes), c'est une délégation du sanhédrin, et c'est peut-être bien à ce sujet de l'esclandre de la veille qu'ils sont venus, mais en arrivant, ce qu'ils constatent déjà, et qui les choque aussi, c'est que Jésus est en train d'enseigner, et avant que d'aborder l'histoire des vendeurs — sur laquelle ils ne se sentent peut-être pas la conscience tout-à-fait tranquille, puisque cette "innovation" avait un objectif avant tout mercantile à leur profit... —, ils vont déjà lui tomber sur le poil au sujet de cet autre délit : enseigner, tenir le rôle d'un rabbi, sans avoir d'abord été soi-même à l'école d'un autre rabbi !

En somme : "qui t'a donné cette autorité" signifie "as-tu été disciple de Hillel ou de Shammaï ?" Es-tu platonicien ou aristotélicien ? Es-tu partisan d'Augustin ou du D'Aquin ? Es-tu existentialiste ou personnaliste ? C'est le principe de base de la connaissance, du moins de la connaissance officielle, dans toute société, il faut d'abord montrer patte blanche auprès des anciens, se laisser former par les aînés, avant que de prétendre avoir quelque chose à dire de son propre fond. Il est évident que ce n'est pourtant pas ainsi que la connaissance progresse, en réalité. Toute avancée réelle dans la connaissance est vécue comme une révolution, ce qu'on appelle aussi un changement de paradigme, autrement dit une remise en cause radicale du savoir accumulé jusque là ; non que ceci rendre complètement caduque la connaissance jusque là admise, mais cela la renouvelle quand même de fond en comble.

À côté de ce mode de connaissance-là, à côté de la transmission d'un savoir acquis par nos prédécesseurs, il y en a donc un autre, qu'on pourrait appeler la connaissance par intuition ou par inspiration, c'est une connaissance nouvelle, réellement nouvelle elle (et non pas un simple approfondissement, des conséquences de la connaissance déjà acquise, appliquée à des points de détail de plus en plus minuscules). Une telle connaissance, dans l'histoire du judaïsme, est celle que lui ont révélée progressivement au cours des siècles ses prophètes. La connaissance de Dieu dont est porteur le judaïsme lui vient de ses prophètes successifs, lesquels ne peuvent pas être bien accueillis, justement parce qu'ils révolutionnent, parce qu'il bousculent, chamboulent tout. Plus tard, après le rejet initial, le plus souvent après la mort du prophète, ce qu'il avait dit sera peu à peu digéré, et intégré dans la connaissance acquise, et ainsi, en quelque sorte, mis une seconde fois au tombeau...

Car, dans le fond, il n'y a qu'une seule connaissance qui soit vivante, cette connaissance-là qui est celle du prophète, et tel est le vrai message qu'il transmet, l'appel qu'il fait retentir : que chacune et chacun entre, elle et lui aussi, directement dans cette connaissance-là de Dieu, dans cette relation personnelle et directe avec Lui. Là est la seule pierre de touche d'une telle connaissance, tout le reste, tous les livres "sacrés" (Torah, Bible, Coran, Upanishads, Tao-te-king, Dhammapada, ...), n'ont strictement aucun intérêt en eux-mêmes au regard de cette connaissance-là, la seule vraie, la seule qui mérite ce nom de "connaissance", co-gnoscere, savoir partagé avec, issu directement de, l'objet de ce savoir, et non savoir issu d'autres que soi-même à propos de cet objet.

En posant sa question au sujet de Jean le Baptiste, Jésus embarrasse certainement ses interlocuteurs, mais surtout il leur indique ainsi implicitement d'où lui vient, à lui aussi, son autorité, car Jean lui non plus ne tenait son autorité d'aucun rabbi. Ceci dit, il y a quand même une certaine forme de filiation parmi les "prophètes", ou on pourrait dire aussi les "mystiques". Jésus a été d'une certaine manière disciple de Jean, mais l'essentiel n'est pas là ; ce qui importe, c'est que dans ce contexte-là, de la prédication de Jean, il est entré lui-même, Jésus est entré lui-même, dans ce même genre de connaissance de Dieu dont bénéficiait aussi Jean, la connaissance directe et personnelle de Dieu qui caractérise le prophète, le mystique, et Jean lui a même certainement authentifié la réalité de cette expérience. Ce qui n'empêche nullement que, ultérieurement, Jean ait pu douter de Jésus, mais était-ce bien Jean lui-même qui douta, ou seulement ses disciples ?

Reste une énigme : tout au long de son histoire, Israël a su, après avoir rejeté les prophètes qui se levaient en son sein, reconnaître s'être trompé, et les intégrer dans sa geste, dans son histoire, mais pas Jésus. Le judaïsme n'a pas intégré Jésus, il l'a rejeté totalement. On peut évidemment invoquer à ce sujet les désaccords trop profonds qu'il y a eu à son propos entre ses partisans et ceux qui ne l'acceptaient pas comme ayant été le messie. Et parmi ces désaccords, parmi les points de discorde absolument inacceptables, sa déification. Pour toute la tradition juive, de tout temps, un homme ne peut pas être identifié à Dieu, c'est une impossibilité ontologique, une impossibilité en soi. On notera alors avec la plus grande attention qu'une telle affirmation n'est présente absolument nulle part dans les évangiles, et en tout cas certainement pas dans la bouche de Jésus.

Jésus prophète : c'est une évidence. Jésus Dieu lui-même ? qu'est-ce que cela changerait à notre vocation commune, universelle, d'êtres humains, d'entrer en relation personnelle, directe, expérientielle, plus intime à nous-même que nous-même, avec Dieu ? Une telle relation, des femmes et des hommes l'ont vécue de tous temps, en tous lieux, dans toutes les cultures, toutes les religions, chacune et chacun à des degrés divers, certainement, et tous peuvent servir de modèles, mais pas plus non plus que de modèles : ils ne peuvent pas le faire à notre place, pas plus Jésus qu'aucune ou aucun autre...

 

 

    et étant venu au temple
s'approchèrent de lui qui enseignait
les chefs des prêtres et les anciens du peuple
    disant
« par quelle autorité fais-tu cela ?
    ou qui t'a donné cette autorité ? »

    alors répondant Jésus leur a dit
« je vous questionnerai moi aussi une seule parole
    si vous m'y répondez
    moi aussi je vous dirai par quelle autorité je fais cela
le baptême de Jean d'où était-il ?
    du ciel ou des hommes ? »

    et ils faisaient réflexion en eux-mêmes en disant :
« si nous disons "du ciel"
    il nous dira "pourquoi alors n'avez-vous pas eu foi en lui ?”
mais si nous disons "des hommes"
    nous craignons la foule
    or tous tiennent Jean pour un prophète »

    et répondant à Jésus ils dirent
« nous n'en savons rien »
    et lui leur déclarait
« moi non plus je ne vous dis pas
    par quelle autorité je fais cela »

(Matthieu 21, 23-27)

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