Partage d'évangile quotidien
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Porter sa croix sans souffrir ?

Mar. 29 Septembre 2026

Le curé de chez moi affirme que "prendre sa croix", ça ne signifie pas forcément souffrir...! ???

Il s'est effectivement trouvé dans les premiers siècles du christianisme des gens qui, incapables d'envisager que Dieu puisse souffrir, ont cherché différentes façons de prétendre que ce n'était pas ce qui était arrivé à Jésus. Pour les uns, ce n'est pas lui qui a été arrêté, molesté, flagellé, crucifié, mais c'était un jumeau, Thomas, dit "Didyme" (ce qui signifie justement "jumeau"). Pour d'autres, l'homme Jésus avait en fait été possédé, lors de son baptême, par un esprit supérieur, c'est cet esprit qui a mené la barque pendant tout son ministère, puis il l'a laissé se débrouiller tout seul pour la fin de l'histoire : en somme, Jésus a bien souffert, mais pas la partie divine en lui. Et de nombreux autres bricolages plus ou moins habiles ont pu être ainsi proposés au fil des siècles.

En premier lieu, il faut dire que porter sa croix ne signifie pas s'infliger des souffrances. Il faut ici condamner résolument toute pratique, hélas tant répandue jusqu'encore trop récemment, de ces souffrances qu'on choisit d'éprouver volontairement alors qu'elles ne s'imposent nullement, que ce soient des sévices physiques qu'on s'administre, mais non plus de privations sans fondements médicaux : de telles idées ne sont en réalité que des façons d'essayer d'échapper aux vrais défis qui s'imposent à nous, en sorte que c'est en fait à la fois par lâcheté et par orgueil qu'on s'y engage.

Ensuite, il ne s'agit pas non plus de se résigner à accepter toute difficulté qui nous tombe dessus, d'avaler toutes les couleuvres qui se présentent à nous, en renonçant à tout esprit critique sur les causes de telles avanies. Là encore, trop longtemps et jusque trop récemment, le christianisme a effectivement servi d'opium du peuple, selon la formule de Marx, pour maintenir des structures politiques et sociales fondamentalement iniques (il est évident que nous sommes loin d'être débarrassés de ces fléaux-là, et globalement le christianisme ne les soutient-il sans doute plus de manière aussi unanimement choquantes, mais il a encore du taf devant lui là dessus...)

Reste que, certainement, vivre comporte forcément des difficultés, il n'est pas possible qu'il en soit autrement, et c'est même très précisément de là que provient tout le mal que les hommes peuvent s'infliger les uns aux autres : c'est pour éviter d'avoir à souffrir que les uns exploitent les autres ; c'est là réellement la seule source de la mise en "esclavage" des uns par les autres, faire produire par les autres les biens dont on veut pouvoir jouir sans fournir les efforts qu'ils nécessitent pour les obtenir par soi-même.

Mais prendre sa croix est cependant d'un autre ordre. Jésus aurait très bien pu y échapper : il savait ce qui l'attendait, mais il l'a accepté, et certainement pas pour des histoires de "rachat de nos péchés", d'apaisement de la "colère de Dieu", de satisfaction de Son besoin de "justice", et autres perversions d'un Dieu pourtant censément n'être que amour...!!! Non, si Jésus a accepté de mourir ainsi, c'est parce qu'il n'y avait rien à faire, il avait beau essayer de leur dire qu'ils se trompaient radicalement, tant les foules que même ses disciples les plus proches, tous n'attendaient de lui que d'être le "messie" politico-militaire, qui était l'horizon indépassable de leur roman national, du mythe du judaïsme (au moins du judaïsme de leur époque tel que compris par quasiment tous).

Il semble que, selon les "Actes des Apôtres", même en le voyant "ressuscité", ils lui demandèrent encore "Alors c'est maintenant que tu vas enfin restaurer la royauté d'Israël ?" Mais c'est sans doute un récit symbolique, pour dire que, dans un premier temps après sa disparition, ils en restèrent encore à leurs vieilles lunes, mais qu'ils finirent enfin par les dépasser, avec ce qui a été appelé la venue de l'Esprit, la Pentecôte. Oui, même s'il leur fallut du temps, ils finirent par accéder à une nouvelle compréhension, et particulièrement à un élargissement de leurs perspectives, dépassant le cadre trop restreint de leur origine israélite pour atteindre à une certaine universalité.

Et pour en revenir à ce que signifie "prendre sa croix", s'il est donc absolument impossible de prétendre que Jésus n'ait pas souffert de mourir ainsi, on peut par contre comprendre qu'il l'a fait par amour pour ses plus proches disciples, et aussi pour tout son peuple, et aussi pour toute l'humanité, et que cela a forcément aussi été très important pour sa façon de vivre cette souffrance.

Prendre sa croix, cela veut donc forcément dire souffrir, mais si c'est par amour, parce qu'on veut le bien de l'autre, d'un autre, d'une autre, de plusieurs autres, si c'est parce qu'on ne peut pas être heureux soi si c'est au détriment de leur bonheur, en ce cas-là prendre sa croix ne signifie pas seulement souffrir mais comporte aussi un certain bonheur, voire un très grand bonheur, mais sans que ce dernier ne supprime pour autant la souffrance...

Sinon, c'est qu'on est dans une illusion, selon laquelle on n'a aucun effort à faire dans sa vie, que c'est Jésus qui a tout fait à notre place. Mais une telle conception est d'ordre psychotique, plus précisément schizophrénique, pouvant éventuellement aller, dans les cas les plus graves, jusqu'aux hallucinations, quand le monde intérieur s'effondre et que c'est le seul moyen de le rafistoler. Mais cette dernière remarque ne concerne, pour ce que j'en sais personnellement, que le curé dont je parlais dans l'introduction. Je doute cependant qu'il soit le seul, malheureusement.

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