Partage d'évangile quotidien
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...vous avez dit 'Messie' ?

Ven. 7 Juin 2013

Marc 12, 35-37 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Quand Jésus enseignait dans le Temple, il déclarait : « Comment les scribes peuvent-ils dire que le Messie est le fils de David ? 

« David lui-même a dit sous l'inspiration de l'Esprit Saint : Le Seigneur a dit à mon Seigneur : 'Siège à ma droite jusqu'à ce que j'aie mis tes ennemis sous tes pieds !' David lui-même le nomme Seigneur. 

« D'où vient qu'il est également son fils ? » Et la foule, qui était nombreuse, l'écoutait avec plaisir. 

 

 

Le messie, par He-Qi

 

 

voir aussi : S'emmêler les crayons, Fils de ...

Cela fait plusieurs épisodes que Jésus est sous le feu des questions. Des chefs des prêtres, d'abord, pour essayer de le faire partir. Ensuite une alliance improbable de pharisiens et d'hérodiens, pour essayer de le discréditer auprès de la foule. Puis de nouveau des sadducéens, sur une question plus théologique cette fois. Et enfin un scribe pharisien, très bienveillant, pour finir. Progressivement, les intentions des interlocuteurs de Jésus ont été de moins en moins agressives. Non pas, comme le dernier scribe, que les autres aient été prêts à adopter son point de vue, mais le coup de sang initial provoqué par l'expulsion des marchands du Temple a laissé ensuite peu à peu la place à la diplomatie et la rhétorique. Et maintenant que Jésus a répondu à tout ce beau monde, c'est à son tour de reprendre l'initiative.

Cela ressemble à un coup de canif porté contre les scribes, mais il ne faut pas s'y tromper : tout le monde à peu près est d'accord, le Messie doit être un descendant de David. Nous allons voir en quoi consiste l'argumentation avancée par Jésus, mais notons déjà que si c'est cette question qu'il a choisi d'aborder en premier (d'autres thèmes vont suivre), c'est qu'elle doit lui sembler importante. Mais nous autres, héritiers de vingt siècles de christianisme, avons du mal à comprendre quel en est l'enjeu. Entre autres parce que nous avons reçu les évangiles de Matthieu et de Luc, qui se sont, chacun de leur côté et chacun avec une solution différente, ingéniés à créer une ascendance davidique pour Jésus. En sorte qu'il nous semble bien établi que Jésus descendait effectivement de David, et bien sûr nous ne comprenons alors absolument pas pourquoi il s'ingénie ici à vouloir démontrer que le Messie n'a pas besoin de descendre de David ! Or, en fait, cette question d'ascendance davidique, Marc, l'auteur du texte que nous avons aujourd'hui, ne se l'est jamais posée, pas plus que Jean d'ailleurs. Nous sommes ici prisonniers des lunettes de Matthieu et Luc, qui ont succombé, eux, à cet impératif parce qu'il servait leurs visées prosélytes, mais il est clair que Jésus, lui, ne s'est jamais considéré comme descendant de David !

L'erreur, maintenant, serait de se dire que, si Jésus veut démonter cette croyance de l'ascendance davidique du Messie, ce serait pour pouvoir revendiquer pour lui le titre, puisqu'il savait bien qu'il n'avait pas David dans ses ancêtres ! Nous aurions donc tort, d'abord parce que ça ferait vraiment mesquin de sa part de venir chicaner sur ce genre d'arguties, et ça juste pour se mettre en avant... Et puis, plus sérieusement, parce que le même Marc, dont nous suivons ici l'évangile, ne se soucie guère plus de la messianité de Jésus que de son ascendance davidique ! Cette fois-ci, ce sont non seulement les lunettes de Matthieu et Luc que nous devons incriminer, mais encore celles de Jean, et pourtant il est clair que Marc ne se pose pas la question de savoir si Jésus était ou non le Messie. On ne trouve, en effet, dans tout l'évangile de Marc que deux épisodes où Jésus se positionne clairement par rapport à ce titre. Dans le premier, c'est lorsque les disciples proclament que, eux, croient qu'il est le Messie, et Jésus leur interdit alors strictement de dire ça. Là aussi nous sommes influencés par Luc, qui modère en prétendant que l'interdiction ne valait que jusqu'à la mort de Jésus, et Matthieu pire encore qui décrit un Jésus félicitant Pierre avant de donner la même consigne de discrétion provisoire, mais pour Marc Jésus refuse catégoriquement qu'on lui donne ce titre.

Peu importe, alors, que, lors de son interrogatoire, lorsque le "grand prêtre" demande à Jésus s'il est le Messie, Jésus semble lui répondre que oui. On peut trouver diverses explications à cette incongruité, elle n'en reste pas moins une incongruité dans un évangile qui ne s'intéresse pas à la question, et qui nous a même décrit un Jésus refusant sans ambiguïté le titre... Et nous reste notre question : pourquoi ici, peu de temps justement avant cet interrogatoire, Jésus tient-il à dissocier messianité et royauté ? La réponse nous décevra sans doute, mais c'est simplement parce qu'il est toujours dans ce combat pour faire avancer l'idée que le Royaume qu'il prêche n'a aucun rapport avec ces histoires de pouvoir temporel terrestre ! C'est aussi quelque chose dont nous avons du mal à nous rendre compte, avec nos deux mille ans de christianisme qui nous ont quand même fait progresser dans le sens de l'intériorisation de la démarche spirituelle, mais à l'époque de Jésus c'était quasiment mission impossible.

Quant à l'argument lui-même, utilisé par Jésus, il va sans doute aussi nous décevoir, puisque ce sont des questions qui ne nous parlent plus vraiment, mais le voici quand même. "Le Seigneur a dit à mon Seigneur", avons-nous dans la plupart de nos traductions (exceptions : Chouraqui et Tresmontant), et ceci ne nous aide pas, pour commencer. Le texte hébreu du psaume 110, dont est tirée cette citation utilisée par Jésus, est "לַֽאדֹנִ֗י יְהוָ֨ה נְאֻ֤ם" : "YHWH a dit à mon Seigneur". L'habitude de remplacer 'YHWH' par 'Seigneur', par respect des usages juifs, est louable en soit, mais complique notre compréhension ici. Donc Dieu s'adresse à une personne, et cette personne, comme l'auteur du psaume est censé être David, on peut conclure que David la considère comme son 'Seigneur'. À partir de là, la tradition juive de l'époque, suivie depuis par la tradition chrétienne bien sûr, a identifié cette mystérieuse personne que David appelle son 'Seigneur' comme étant le Messie, dont il aurait eu la prescience, ce qui explique qu'on précise bien que c'est "sous l'inspiration de l'Esprit" que David a écrit ce psaume. Et là où le bât blesse, pour les tenants de l'ascendance davidique du Messie, c'est que jamais un juif n'aurait pu parler à son fils en l'appelant "son Seigneur" !

Nous avons donc du mal à trouver beaucoup d'intérêt à cette question, et nous pourrions de plus prendre en compte le fait que ce psaume était en fait, à l'origine, un passage de la liturgie de consécration des rois d'Israël, et que le 'Seigneur' auquel s'adresse YHWH n'est autre que ce roi-là, pas une personne ordinaire quelconque, bien sûr, mais pas du tout le Messie non plus... Mais peu importe, c'était ainsi que le lisaient les protagonistes de l'histoire, et, dans ce cadre, il est certain que Jésus a, là, réussi à moucher pour un bon bout de temps les scribes, et, par la même occasion – et c'était le véritable but de son opération – éjecté hors du champ des préoccupations de tout le monde la question de savoir s'il est le Messie ou non. Car, avant de vouloir lui attribuer ou lui contester ce titre, ils vont d'abord être obligés de redéfinir ce qu'il veut dire exactement, et ça, c'est pas gagné.