Ici-bas
En ce temps-là, Jésus prend la parole, il dit : « Je te célèbre, père, Seigneur du ciel et de la terre, parce que tu caches ces choses à des sages et des sagaces, et que tu les révèles à des tout petits. Oui, père : tel est le choix de ton amour.
« Tout m'a été livré par mon père : et nul ne connaît bien le fils, sinon le père. Nul ne connaît bien le père, sinon le fils et à qui le fils a dessein de le révéler. »
voir aussi : Révélations privées, Secrets d'enfance, Petits premiers
Les sages et les savants, comme nous disions hier, ce sont les pharisiens, les scribes, les sadducéens, tous ceux qui prétendent mieux savoir que les autres qui est Dieu. Les tout petits, ce sont ces gens simples, le petit peuple, les couches les moins aisées matériellement et intellectuellement de la société juive, qui croient en Jésus. Il n'est pas dit que tous les sages et savants se trompent sur Dieu, ni que tous les petits le connaissent. Le texte grec n'a pas ici les articles définis qui permettraient de généraliser à tous les sages, tous les savants, tous les petits. Croire en Jésus n'est pas réservé aux seuls candides, aux simplets faciles à abuser. Et ce ne sont pas non plus tous les petits qui ont accueilli le message de Jésus. On sait d'ailleurs que ce qu'ils ont accueilli, ce sont plutôt les signes, et pas vraiment l'enseignement. Ils ont été séduits par les miracles, là où les plus intelligents en ont plutôt été rebutés. Il est fort vraisemblable que Jésus a effectivement prononcé ces paroles, ou quelque chose de proche, cela correspond bien à son état d'esprit de la période galiléenne, mais, au moment où elles ont été prononcées, elles traduisent surtout une grande illusion.
Encore que... Bien sûr que tous ces gens retiennent surtout les signes, et pas vraiment l'enseignement, et qu'ils vont vouloir faire de Jésus leur roi simplement pour ne plus jamais avoir faim, ni soif, ni être malade. Il n'empêche que eux, au moins, ont commencé de croire au Père, au Dieu proche de chacun d'eux. Ils n'ont fait qu'un tout petit pas, mais ils l'ont fait, contrairement aux sages et aux savants qui étaient trop enfermés dans leurs certitudes sur ce que Dieu peut être et ce qu'il ne peut pas être. Il y a donc ici quand même une parcelle de vérité. La conclusion de Matthieu est alors déplacée : ce n'est pas là le résultat d'un choix du Père, surtout pas un choix qui aurait été fait par amour. Par amour, Dieu aurait volontairement fait en sorte que certains ne puissent pas le connaître ? Bien sûr que non. Dieu n'a fait aucun choix, Dieu est comme il est, le très-bas, et non le très-haut, et c'est tout. C'est tout ce qui fait que certains le trouvent et d'autres non, parce que certains le cherchent dans leur folie des grandeurs et sécheresse du cœur, là où d'autres sont simplement ouverts au présent.
La même remarque vaut pour "à qui le fils veut le révéler". Nous sommes dans la suite de la controverse entre la synagogue et les chrétiens, mais ce n'est en fait que la continuation de cette vieille lubie qui voudrait que Dieu ait des préférences pour certains et pas d'autres. Le peuple juif se considérait comme un peuple à part, privilégié, choisi par Dieu parmi tous les peuples de la terre. C'est la même idée qui se poursuit : les chrétiens le sont parce que Dieu les a choisis, eux, et qu'il a rejeté les autres. Il faut prendre toute la mesure du blasphème de telles affirmations. C'est vouloir s'attribuer un mérite dans la grâce, c'est finalement se faire Dieu à la place de Dieu. C'est contraire à l'enseignement de Jésus d'un Père qui fait se lever son soleil et tomber sa pluie sur tous, les bons et les méchants. Et c'est le même état d'esprit qui se poursuit aujourd'hui encore quand certains voudraient prétendre à la suprématie du christianisme sur toute autre religion. Comme si Dieu réservait son Esprit aux seuls baptisés... Il souffle pourtant sur tous, il est présent en tous, et Jésus n'est pas le seul homme qui l'ait découvert !
Suivre Jésus reste une voie royale, bien sûr ! à condition que ce soit bien lui qu'on suive, c'est-à-dire que, comme lui, ce soit le Père qu'on cherche en soi, et non Jésus. Imiter Jésus qui avait trouvé le Père et vivait en relation avec lui, voilà ce à quoi il nous invite. Tout le reste n'est que mensonge et tromperie. Je ne vais pas en faire ici la liste exhaustive (tous les livres de la terre n'y suffiraient...) Et si la voie de Jésus ne nous mène pas à trouver le Père, nous devons en conclure que ce n'est pas la vraie voie de Jésus que nous suivons. Si les Églises qui se réclament de Jésus subissent une telle désaffection, qu'elles ne se posent donc pas trop de questions : c'est simplement qu'elles ne parlent plus de Jésus, du vrai Jésus. Le mythe qu'elles ont élaboré au fil des siècles est maintenant arrivé au point où l'homme n'est plus du tout perceptible. Alors les gens ont raison, il vaut sûrement mieux pour eux qu'ils se tournent vers d'autres traditions, qui seront mieux à même de les mener au Père. Personnellement, je le regrette, mais ils ont raison, tant que les Églises s'obstineront à leur proposer leur Christ au détriment de l'homme.

