Trop facile
« Venez à moi vous tous qui peinez, qui êtes chargés, et moi, je vous reposerai. Prenez mon joug sur vous, et apprenez de moi, parce que je suis doux et humble de cœur. Et vous trouverez du repos pour vos âmes. Car mon joug est bienfaisant, et ma charge, légère. »
voir aussi : Solution de facilité, Aime, et fais ce que tu veux, Union libre, Vie facile, Remise de peine, Offre alléchante, A qui irons-nous ?
Un passage propre à Matthieu seul. Il est un peu dommage que la liturgie l'ait isolé des deux passages précédents, car ils font tous les trois partie d'un seul et même développement. Matthieu a d'abord fulminé contre ces trois bourgades d'où toute l'aventure était partie et qui ont fini par tourner casaque et s'affilier au diktat pharisien d'exclusion des juifs. Cela l'a amené à la 'béatitude' des petits contre les savants : heureux vous les petits qui avez cru en Jésus, pas comme ces pharisiens qui l'ont rejeté. Nous avons vu hier que cette béatitude était très ambigüe, en réalité. Il en va de même avec l'affirmation d'aujourd'hui. C'est encore comme pour les huit béatitudes du sermon sur la montagne : quand Jésus prononce ces paroles (je pense qu'il les a effectivement prononcées, celles-ci ou de peu différentes), tout est de fait facile. Les signes sont là, le royaume est en train d'advenir, il suffit de croire en Jésus. Alors bien sûr, il n'y a pas photo : entre le joug des six cent treize commandements des pharisiens et juste suivre Jésus sur les routes de Galilée à la rencontre du Royaume...
Oui, du temps des commencements en Galilée et jusqu'au tournant de la multiplication des pains, tout était facile. Par la suite, c'est autre chose. Jésus déchante, les disciples et les foules aussi. À ce moment-là, pas sûr que Jésus oserait redire "heureux vous les pauvres", ni "venez à moi, je vous reposerai", il a fini par comprendre que les foules attendent qu'il fasse tout pour elles. Il se laisse encore parfois "saisir aux entrailles" : il y a encore des signes qui se produisent, mais il n'en tire plus les mêmes conclusions optimistes. De leur côté, les disciples ne comprennent plus où il veut en venir. Il a refusé de prendre la tête de leur croisade pour la conquête du pouvoir, mais ils sont incapables d'imaginer un Royaume autrement. Ils le suivent encore, pour une douzaine d'entre eux ils iront même jusqu'à la veille de sa mort, espérant contre l'évidence que c'est une ruse de sa part, qu'il a un plan, et jusqu'aux premières apparitions où ils lui demandent encore si ça va être enfin maintenant qu'il va prendre les rêne du pouvoir... Et pourtant ils ont repris ces paroles, et ils nous les ont transmises, comme s'il ne s'était rien passé, comme si c'était toujours les débuts en Galilée. Comment ont-ils pu dire à nouveau "heureux vous les pauvres" et "venez à Jésus, il vous reposera" ? Il ne guérissait plus, il n'a pas pris le pouvoir, mais ils l'ont redit.
Il n'y a qu'une explication possible : c'est parce qu'ils l'ont re-vécu. Ils ont de nouveau vécu une période d'enthousiasme, une période où il y avait des signes, où le Royaume était en marche. Il est impossible d'expliquer que l'histoire de Jésus nous soit parvenue si on n'accepte pas la venue de l'Esprit comme une réalité. On peut se poser des questions sur ce qu'elle a été précisément et concrètement, mais elle a en tout cas été au moins tout ce qu'ils nous ont transmis de plus merveilleux sur l'histoire qu'ils ont vécue avec Jésus de son vivant. Et puis cette même histoire a encore recommencé, c'est-à-dire qu'à l'enthousiasme a succédé aussi un désenchantement... Plus ou moins rapidement pour les uns ou pour les autres, puisqu'ils n'avançaient pas vraiment tous sur les mêmes chemins. C'est au cours de cette première (seconde) retombée du soufflé qu'ils ont théorisé, par exemple, le retour de Jésus "à la fin des temps", retour qui devait être très proche d'abord (certains ne mourront pas avant que cela ne se produise), puis progressivement reporté 'sine die'. Bref, c'est désormais l'histoire des Églises, avec des hauts où c'est bien l'Esprit qui souffle, et des bas où ce sont les pesanteurs de l'institution qui menacent tout l'édifice. Reste donc une seule chose à savoir : qui l'emportera finalement, des renouveaux dans l'Esprit ou de la sclérose ?
Et puis, où en est-on aujourd'hui du "joug de Jésus" ? Ou, pour le prendre par un autre côté, mais qui lui est indissociable : où en est-on du Royaume ? Que veut dire, de nos jours, suivre Jésus, pour quel Royaume ? On est passé du royaume terrestre dans les frontières d'Israël, à une espérance future d'une "fin des temps" dont on ne sait trop ce qu'elle veut dire exactement. Mais le Royaume de Jésus n'était pas au futur ! Et on est passé d'un suivisme sur les routes de Galilée, à un attentisme du retour du 'sauveur'. Mais Jésus ne souhaitait ni qu'on le suive comme un petit chien, ni qu'on le rende indispensable. C'est aujourd'hui, chacun seuls, que nous avons à entrer en relation avec notre Père, et ce face à face, seuls avec Dieu, n'est pas une option, il est le seul chemin, la Voie comme l'appelaient ces premiers chrétiens, par laquelle nous construisons le Royaume. Car le Royaume n'existe pas par lui-même, et il n'y aura jamais de Royaume, si ce n'est pas nous qui le construisons. Et nous avons tout en nous ! Oh ! non, il n'est pas compliqué ce chemin... une fois qu'on l'a trouvé.

