Soif d'aujourd'hui
Voyant les foules, il monte sur la montagne. Il s'assoit. Ses disciples s'approchent de lui. Il ouvre la bouche et les enseigne en disant :
« Heureux les pauvres en esprit : à eux est le royaume des cieux ! Heureux les doux : ils hériteront la terre. Heureux les affligés : ils seront consolés. Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice : ils seront rassasiés.
« Heureux les miséricordieux : pour eux il y aura miséricorde. Heureux les purs de cœur : ils verront Dieu. Heureux les pacifiants : ils seront appelés fils de Dieu.
« Heureux les persécutés à cause de la justice : à eux est le royaume des cieux ! Heureux êtes-vous, quand ils vous insulteront et persécuteront, quand ils diront contre vous toute mauvaiseté (en mentant !) à cause de moi. Réjouissez-vous, exultez ! Votre salaire est abondant aux cieux. C'est ainsi qu'ils ont persécuté les prophètes, ceux d'avant vous ! »
voir aussi : Trop la chance, Eveil paradoxal
Nous laissons Marc, que nous suivions ces derniers temps. Nous y avons laissé Jésus au seuil de sa dernière semaine, c'est normal, ce sont des lectures qu'on réserve pour les temps de préparation à Pâque. Et nous passons à Matthieu, avec son premier cycle de paroles rapportées de Jésus, qu'on appelle couramment le sermon sur la montagne. Effectivement, on nous dit ici que "voyant les foules, il monte sur la montagne", et effectivement aussi, c'est le début de trois chapitres entiers de paroles de Jésus non-stop ! Il est à peu près évident qu'il s'agit d'une construction littéraire de Matthieu. L'auteur a voulu tenter un exposé initial, exhaustif, de la doctrine de Jésus. C'est un peu une marque de fabrique de Matthieu de regrouper ses matières par affinités. Il nous donnera ainsi un peu plus loin un chapitre entièrement composé de paraboles, ou encore une série de miracles s'enchaînant les uns sur les autres... En fait, Matthieu est en cela simplement l'héritier du matériau dont il s'est servi, entre autres, qui se composait justement de collections de paroles prononcées ou d'actions accomplies par Jésus, transmises oralement, et peut-être même déjà par écrit.
C'est donc une composition littéraire, cela ne veut pas dire que les paroles qui nous sont rapportées soient inventées, ni que l'ordre qui leur a été donné soit sans signification. Et, pour commencer, nous avons les fameuses 'béatitudes'. Matthieu nous en donne une version 'longue', huit béatitudes en tout, tandis que Luc, le seul autre évangéliste à nous rapporter des paroles similaires, n'en donne que quatre. D'autre part, pour ces quatre que les deux évangélistes ont en commun, Matthieu en donne le plus souvent une version plus élaborée, ce qui en change aussi le sens. Au regard de ces faits, nous devons considérer que, pour les quatre béatitudes communes, c'est la version de Luc qui est vraisemblablement la plus authentique. En clair, que Jésus a dit par exemple "bienheureux vous les pauvres" et non "bienheureux vous les pauvres en esprit", et "bienheureux vous qui avez faim" et non "bienheureux vous qui avez faim de justice". Simplement parce que ces formules de Luc sont les plus scandaleuses, et qu'on ne comprend pas pourquoi Luc aurait cherché à les rendre ainsi, cela n'aurait fait que desservir son objectif de prosélytisme, alors qu'il est très compréhensible, au contraire, que Matthieu ait voulu adoucir les paroles de Jésus, pour les mêmes raisons de prosélytisme.
Pour les mêmes raisons, enfin, nous pouvons être certains que Jésus a bien prononcé de telles paroles : aucun des deux ne serait allé les inventer alors qu'elles sont si rebutantes à priori. Quant à savoir combien il y en a eu en tout, la question n'est pas vraiment là. Ce qui est clair, c'est qu'elles devaient toutes être dans ce même style très simple, très percutant, qu'a conservé Luc. Il est peu probable qu'elles aient été prononcées d'affilée, comme les deux évangélistes les présentent. Ces petites formules lapidaires devaient plutôt être des leitmotiv qui revenaient régulièrement dans l'enseignement de Jésus, dans les débuts de sa période galiléenne. Elles servaient de conclusion, ou d'introduction, à des réflexions plus élaborées, ou à des paraboles. Ceci dit, leur regroupement par Matthieu en début de ce 'sermon sur la montagne' claque comme un drapeau hissé pour annoncer la couleur. Elles sont un très bon résumé synthétique de la pensée de Jésus à cette époque, et conservent toute leur actualité pour nous aussi aujourd'hui, mais dans un sens différent.
Il faut comprendre, en effet, que dans le contexte des débuts du ministère de Jésus en Galilée, ces paroles n'avaient certainement pas le même sens qu'elles peuvent avoir acquis par la suite. Les débuts en Galilée, ce sont ces signes – ce que nous appelons les miracles – qui se produisent : les guérisons, les exorcismes. C'est un mouvement, un immense espoir, qui se met à soulever ce peuple de petites gens, d'ordinaire toujours les derniers, ceux auxquels personne ne s'intéresse, avec leurs misères et l'horizon irrémédiablement bouché. Et cet espoir qui se lève, Jésus lui-même pense que c'est le Royaume qui est en train de se manifester. Il le pense, à cette époque, dans un sens peu différent de celui que lui donnent aussi les foules. Plus tard, au fur et à mesure qu'il se rendra compte que ces foules se contentent en fait de profiter de la bonne occasion, jusqu'à vouloir le propulser roi, autrement dit attendent tout de lui sans entrer d'aucune façon elles-mêmes, personnellement, dans une autre relation à Dieu, à ce moment-là sa pensée sur le Royaume évoluera. Alors oui, sans aucune arrière-pensée et telles quelles, il peut oser ces affirmation qui ne sont vraiment que de simples constatations : vous êtes heureux vous les pauvres, vous les malades, vous qui êtes malheureux aujourd'hui pour quelques raisons que ce soit, puisque le royaume est en train d'advenir, puisque vous êtes en train de guérir, de retrouver la joie, l'espoir, le bonheur.
Tel est certainement le sens qu'avaient ces paroles au moment où Jésus les prononçait : que tous les malheureux avaient de la chance, puisque eux étaient en train de gagner du bonheur, contrairement aux riches, aux bien-portants, et à tous les 'heureux' ou se pensant comme tels, qui bien sûr ne pouvaient pas participer du même mouvement d'âme, puisqu'ils avaient déjà tout, ou du moins étaient considérés comme tels. Évidemment, nous ne voyons plus la venue du Royaume de la même façon que Jésus et tous ces gens à cette époque là ! La principe ne reste pas faux : c'est quand on est au plus bas qu'on a le plus de possibilité théorique de progresser. À condition, bien sûr, que cette possibilité ne soit pas que puremenent théorique ! que les mécanismes qui régissent nos sociétés aient pour seul objectif de rendre cette possibilité réelle, et non de servir, comme souvent, les seuls intérêts de ceux qui sont les plus capables de les définir... les choses étant ce qu'elles sont, c'est peut-être pas gagné d'avance. Reste à savoir si le pouvoir, la richesse, les honneurs, rendent vraiment heureux ?


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