Transgressions
En ce temps-là, Jésus va, le sabbat, à travers les emblavures. Ses disciples ont faim, ils commencent à cueillir des épis et manger. Les pharisiens voient et lui disent : « Voici : tes disciples font ce qu'il n'est pas permis de faire un sabbat ! »
Il leur dit : « Vous n'avez pas lu ce qu'a fait David ? Il avait faim, et les autres avec lui : comment il est entré dans la maison de Dieu, ils ont mangé les pains de la Face, qu'il n'était pas permis de manger ni à lui, ni aux autres avec lui, mais aux prêtres seuls. Ou n'avez-vous pas lu, dans la loi, que, les sabbats, les prêtres dans le temple violent le sabbat et sont non coupables ? Or je vous dis : plus grand que le temple est ici !
« Mais si vous connaissiez ce qu'est : “Miséricorde je veux, et non sacrifice”, vous ne condamneriez pas des non coupables !
« Car il est Seigneur du sabbat, le fils de l'homme ! »
voir aussi : La faim et les moyens, Épis de la discorde, Le temple de l'esprit
Nous entamons un chapitre entier de controverses avec les pharisiens. Nous avions vu que la méthode Matthieu consistait à essayer de séduire les pharisiens. C'est son public, son créneau, il aurait été malhabile de sa part de les heurter de front. Jusqu'à présent, donc, à part une petite escarmouche, une simple passe d'armes, juste un ballon d'essai dissimulé au milieu d'un paquet de miracles, tout ce qu'a dit Matthieu pouvait leur convenir, voire souvent même les séduire : le sermon sur la montagne a présenté Jésus comme plus pharisien que les pharisiens, et la série des miracles, surtout pour les mentalités de l'époque, avait de quoi les impressionner. Mais il fallait bien en arriver à un moment ou un autre à parler des sujets sensibles. C'est maintenant la première vraie joute. Matthieu va rester très mesuré, les propos de Jésus ne seront que des arguments, solides, exposés posément et sans provocation, sans polémique. Et face à lui, ce sont les pharisiens qui ouvriront les hostilités en complotant déjà pour le perdre.
Nous sommes donc un jour de sabbat, les disciples et Jésus flânent au travers des champs de blé. Ils ne sont pas en route d'un village vers un autre, ce serait interdit. C'est juste une promenade 'dominicale', aux alentours du bourg où ils sont arrivés le vendredi, dans les limites des distances autorisées. Ils ne sont pas les seuls à faire ainsi, tout le village se livre à la même occupation. On marche tranquillement, on cherche un lieu ombragé pour s'arrêter, méditer le passage de la Torah lu le matin à la synagogue, et en discuter. Chemin faisant, les disciples ont senti la faim les tenailler. Ils sont en tournée, ils n'avaient pas prévenu de leur venue, on a peut-être rechigné à partager avec eux les vivres préparés le vendredi pour la durée du sabbat, ou simplement on n'avait pas prévu leur arrivée. Les disciples se mettent donc à mastiquer tels quels quelques uns de ces épis qui poussent au bord du chemin, c'est peut-être même machinalement qu'ils l'ont fait. Mais voilà, quelques pharisiens qui venaient derrière eux, ou qui allaient les croiser, ont bien noté le forfait, et leur en font la remarque.
Jésus leur répond en tirant ses arguments des Écritures : c'est typiquement la manière pharisienne de procéder. Il est en discussion avec des pharisiens, il entre dans leur monde. Nous parlerions aujourd'hui d'acculturation, mais ce n'est même pas ce dont il est question ici, puisqu'en fait Jésus a été pharisien, du moins c'est de pharisiens qu'il a reçu son instruction religieuse quand il était enfant. Jésus sait très bien comment on raisonne avec eux ! Simplement, il n'en est sûrement pas resté à ce seul mode de raisonnement au long de son ministère, mais c'est celui-ci que Mathieu a choisi pour cette première discussion... Et puis, l'habileté de Jésus, ou de Matthieu, se révèle aussi dans les exemples sur lesquels il s'appuie. Il n'a pas pris les deux cas qu'il présente au hasard, car tous les deux sont en rapport avec le culte. Or, les pharisiens ne sont pas, loin de là, des grands fanas du culte, qui est la chasse gardée de leurs ennemis de toujours, les sadducéens... Alors, quand il leur cite le prophète Osée "c'est l'amour que j'attends, et non les sacrifices", c'est gagné ! Oui, bien sûr, les pharisiens ont plutôt remplacé les sacrifices par les six cent treize commandements que par l'amour, c'est leur interprétation du mot 'amour', mais la question ne se pose pas ainsi ici, pas encore. Pour l'instant, Jésus, et Matthieu, sont sortis victorieux. Même si les pharisiens ne seront pas allés jusqu'à approuver pour eux-mêmes son raisonnement, à l'adopter comme règle pour leur propre comportement, ils lui auront au moins concédé que son argumentation était fondée.
Il n'y a juste que la toute dernière petite phrase, qui est glissée là comme une peau de banane, et qui ne peut que les choquer. "L'homme maître du sabbat" : là on n'est plus du tout dans le domaine du culte ! Mais voilà, c'est venu tout à la fin : c'est dit, c'est fait. C'est la méthode Matthieu, tout en douceur... Ceci dit, on ne peut que remarquer la résonance entre ce second caillou dans le jardin des pharisiens et le premier. Rappelons-nous : Jésus avait dit à un homme "tes péchés sont pardonnés". Les pharisiens avaient bondi, Jésus alors avait guéri l'homme, qui était un paralytique, puis la conclusion, tirée cette fois par les foules, que "l'homme a le pouvoir de pardonner les péchés". Dans les deux cas, il s'agit de prérogatives censées être du ressort de Dieu seul et qui reviennent dans le giron de l'homme. Ça alors ! Matthieu aurait-il donc compris bien plus qu'il ne nous en donne généralement l'impression ?

