Super-Jésus
Comme il leur disait ces choses, voici un chef qui vient, il se prosterne devant lui en disant : « Ma fille, à l'instant, a péri. Mais viens, impose ta main sur elle, et elle vivra ! » Jésus se lève et le suit ; ses disciples aussi.
Et voici : une femme perdant du sang depuis douze ans. Elle approche par derrière et touche la tresse de son vêtement. Car elle disait en elle-même : « Si seulement je touche son vêtement, je serai sauvée ! » Jésus se tourne, la voit et dit : « Confiance, fille, ta foi t'a sauvée. » Est sauvée la femme dès cette heure-là.
Jésus vient à la maison du chef. Il voit les joueurs de flûte et la foule tumultueuse. Il dit : « Retirez-vous. Car elle n'est pas morte, la jeune fille, mais elle dort. » Ils ricanaient contre lui.
Et, quand la foule est jetée dehors, il entre, saisit sa main, et la jeune fille se réveille. La rumeur en sort dans toute cette terre-là.
voir aussi : Coup double, Dérèglements, Histoires de femmes
Matthieu reprend le fil de ses récits de miracles. Il s'est interrompu le temps de parler d'un aspect de l'enseignement de Jésus difficile à admettre pour des pharisiens, mais il ne veut pas insister. Matthieu ne cherche pas l'affrontement, au contraire, ce qu'il veut c'est convaincre, séduire. Il lui faut bien quand même évoquer les questions qui fâchent, mais il ne s'y attarde pas. Il a donc parlé du point de vue de Jésus sur le péché, de son refus de définir et réduire les personnes à leurs actes, en deux petites scènes : la guérison d'un paralytique, qui lui permet d'affirmer que les hommes ont le pouvoir de se libérer du péché, et un repas en compagnie de pécheurs, qui montre bien que Jésus ne tenait pas compte de ce critère. Puis Mathieu a conclu en soulignant que Jésus apporte vraiment quelque chose de nouveau, et il revient à sa série de miracles. Matthieu a donc enchâssé la difficulté, on dirait presque qu'il a tenté de la camoufler, de la rendre la plus inaperçue possible. Il espére que l'impression produite par la série de miracles qui ont précédé et la série qui suit maintenant, aideront les pharisiens à ne pas trop s'arrêter sur le point délicat.
Et il est vrai que la scène qu'il relate maintenant est remarquable, sous plusieurs aspects. D'abord parce qu'il y en a en fait deux qui s'entremêlent étroitement, et surtout parce qu'il s'agit d'une victoire sur la mort. Si on compare la version de Matthieu à celles de Marc et Luc de ce même épisode, on remarque que Matthieu a vraiment voulu souligner ce dernier aspect. Chez Marc et Luc, en effet, lorsque le chef (de la synagogue) vient demander l'aide de Jésus, sa fille n'est pas encore morte, mais c'est l'intermède avec la femme qui souffre de pertes de sang qui retarde Jésus en chemin, et qui le fait arriver à la maison du chef 'trop tard'. C'est donc ce malheureux concours de circonstances qui, en quelque sorte, oblige Jésus à aller plus loin que ce qu'il avait fait jusqu'alors, à ne plus seulement guérir des malades mais cette fois à même faire faire marche arrière au processus d'une maladie qui avait franchi son terme final, la mort.
Matthieu, donc, a supprimé toute cette dimension du récit. Son propos est de décrire un Jésus 'super-star', pas question qu'il découvre ses pouvoirs accidentellement au gré des circonstances de la vie. La fillette est donc morte dès le début, son père vient auprès de Jésus déjà persuadé qu'il pourra faire quelque chose, et Jésus lui-même n'a aucune hésitation à ce sujet : oui, oui, bien sûr, fastoche ! Du coup, aussi, il n'y a plus de raison que la femme souffrant de pertes de sang retarde Jésus sur son chemin. Matthieu supprime aussi du récit original le fait que la femme avait en quelque sorte volé sa guérison, rien qu'en touchant les franges du manteau de Jésus à la dérobée. Et puis, ça fait un peu désordre, un super-héros qui se laisse piquer son énergie par une vieille femme débilitante ! L'approche est donc la même, c'est elle qui se presse derrière Jésus pour le toucher, mais pour Matthieu Jésus le sait aussitôt, et il sait que c'est elle qui l'a fait, et c'est lui qui décide qu'elle peut guérir. Ouf ! les apparences sont sauves, et nous retrouvons notre Jésus "et hop ! un miracle, et hop ! et hop ! deux miracles" cher à Matthieu. Le plus important, pour lui, est cette réputation qui ne cesse de grandir autour de Jésus, et, il l'espère, dans le cœur de ses auditeurs.
Ceci pose la question du rôle des miracles dans la vocation de Jésus. Nous voyons que Matthieu compte beaucoup sur eux dans son entreprise de séduction de ses frères juifs non convertis à la messianité de Jésus. Il est certain aussi que, s'il n'y avait pas eu ces miracles, au moins les guérisons et exorcismes, nous ne saurions pas aujourd'hui que Jésus a existé. Mais s'ils sont donc la raison de son succès, ils sont aussi la raison de son échec. Les miracles sont aveuglants : les aveugles qui "ont des yeux et qui ne voient pas" sont autant ceux qui ne croient pas malgré les miracles que ceux qui ne croient qu'à cause d'eux. Et on ne peut pas reprocher à tout ce petit peuple de Galilée d'avoir voulu faire de Jésus leur roi, nous aurions fait comme eux. Si nous devenions, nous, aujourd'hui, témoins d'un miracle, nous réagirions exactement de la même façon : il est très difficile de se distancier de l'extraordinaire. Toutes les traditions spirituelles le disent : les signes sont un des plus grands pièges sur le chemin. Les miracles étaient des signes de la proximité de Jésus avec Dieu. Ce qu'ils signifient, c'est que nous sommes invités à suivre le même chemin que lui, et pas du tout à attendre qu'il fasse quelque chose pour nous. Il ne fera jamais rien à notre place, c'est en nous, nous avons tout ce qu'il faut en nous pour être comme lui.


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